Brave Être, si j’avais votre facilité pour écrire, je ne serais pas embarrassée au premier mot; j’ai donc cherché l’épithète qui me paraît convenir le mieux à ce que vous méritez; j’espère que vous trouverez bon qu’en vous mettant au-dessus de tout sexe, je ne vous en attribue aucun précisément, de peur de me tromper[193].

L’embarras était encore plus grand pour ceux qui avaient connu d’Éon dès sa plus tendre jeunesse, et ne l’avaient jamais perdu de vue dans son aventureuse carrière. C’était le cas de M. Genêt, premier commis aux Affaires étrangères, père de Mme Campan, qui avouait avec une aimable ironie que la langue française manquait d’épithètes appropriées à la nouvelle condition de son étrange correspondant: «Pour ne point donner aux cardinaux le Monseigneur qu’ils exigeraient, les ducs leur écrivent en italien, et moi, être unique, dont je ne trouve le parangon que dans les divinités des anciens, pour vous adresser la parole d’une manière digne de vous et des sublimes mystères dont vous êtes l’emblème je me servirai de la langue anglaise qui n’a point de genre déterminé dans ses mots appellatifs et qui ne connaît guère de femelle qu’un chat et un vaisseau, je vous dirai donc: My dear Friend, voulant dire: mon cher ou ma chère amie, ad libitum[194]

Ceux qui avaient rencontré le petit d’Éon chez le prince de Conti, dans les beaux salons du Temple, alors qu’il cherchait fortune et carrière, se rappelaient au souvenir de l’illustre chevalière et la suppliaient de leur ouvrir sa porte. Lui, toujours imperturbable, jouait en dilettante son rôle de phénomène à la mode; il éprouvait une orgueilleuse satisfaction à duper ses contemporains, ou tout au moins à exciter leur étonnement. Il retenait les uns par le récit des événements auxquels il avait été mêlé et captivait les autres par des anecdotes grivoises débitées avec une verve intarissable. Ses manières singulières ne lassaient pas; on le recherchait sans cesse et ses amis se séparaient de lui à grand’peine.

Je pars avec le regret de n’avoir pu vous offrir mon tribut d’admiration, lui écrivait le chevalier de Bonnard, sous-gouverneur des enfants du duc de Chartres. Voilà une lettre de votre cousine, qui est ma tante; je lui dirai dans trois jours que je vous ai vue et que vous êtes au-dessus de votre grande réputation. Elle se félicitera sans doute et s’affligera pour moi que je n’aie pas profité plus souvent et plus longtemps d’un bonheur dont je sens tout le prix[195].

L’intérêt et la curiosité qu’avait excités d’Éon par sa métamorphose ne lui avaient pas valu seulement un succès de Cour. Le bruit de l’aventure avait porté son nom bien au delà des frontières. En Angleterre, où l’on s’était particulièrement attaché à le suivre, l’opinion se montrait curieuse de tous les détails. Mlle Wilkes qui, par un curieux billet que nous avons cité, avait elle-même dès le premier jour demandé à d’Éon la «vérité sur son nouveau sexe», s’enquérait auprès du baron de Castille de l’accueil fait à Versailles à l’illustre chevalière, et M. de Castille, tout en transmettant à d’Éon les «plus tendres compliments de la fille du lord-maire», ajoutait: «J’ai répondu à Mlle Wilkes, ma chère héroïne; j’interprète vos sentiments et je lui dis beaucoup de choses de vous comme ayant été témoin de vos succès à la Cour[196]...»

En Allemagne, où cependant il n’avait fait que passer, on s’inquiétait de d’Éon:

Monsieur, lui écrivait un libraire de Berlin, je ne suis pas en droit de vous reprocher l’entier oubli d’un homme que vous avez très honnêtement préconisé et qui vous est attaché depuis 1756; mais ne cessant de m’intéresser à l’homme célèbre que je considère, je ne puis me refuser au désir de savoir, s’il se peut et pour autant que la franchise comportera, à quel clan des mortels je dois la satisfaction d’avoir connu le chevalier d’Éon de Beaumont. Je ne doute point que vous n’en deviniez la raison après ce qui se trouve inséré dans notre dernière Gazette du Bas-Rhin, d’un ton d’authenticité qui m’en impose enfin et contre lequel tout argument me manque... Vous aurez toujours donné de la célébrité aux deux genres et nous serons convaincus que votre conduite a été contenue et admirable. Du beau sexe, dont certainement je ne suis pas, je vous aurais l’obligation possible d’avoir appris, à ceux qui lui sont injustement contraires, qu’il est aussi capable que le nôtre des bonnes, difficiles et grandes choses, et du mien je ne cesserai d’être avec autant d’estime que de considération soit de l’un, soit de l’autre, le très humble, etc.[197].

De Londres et de Paris, les échos de l’aventure étaient venus piquer au vif la sceptique curiosité «du vieux valétudinaire de Ferney», qui s’inquiétait auprès de son fidèle ami le comte d’Argental de la véritable condition d’un hôte qui fort indiscrètement s’était annoncé lui-même chez le glorieux patriarche des lettres françaises:

Je ne vous parlerai pas aujourd’hui, mon cher ange, des deux enfants que j’ai faits dans ma quatre-vingt-quatrième année. Vous les nourrirez s’ils vous plaisent, vous les laisserez mourir s’ils sont contrefaits. Mais je veux absolument vous parler d’un monstre: c’est de cet animal amphibie qui n’est ni fille ni garçon, qui est, dit-on, habillé actuellement en fille, qui porte la croix de Saint-Louis sur son corset et qui a, comme vous, 12,000 francs de pension. Tout cela est-il bien vrai? Je ne crois pas que vous soyez de ses amis s’il est de votre sexe, ni de ses amants s’il est de l’autre. Vous êtes à portée plus que personne de m’expliquer ce mystère. Il ou elle m’avait fait dire par un Anglais, de mes amis, qu’il ou elle viendrait à Ferney, et j’en suis très embarrassé. Je vous demande en grâce de me dire le mot de cette énigme[198].

Les anciens camarades de d’Éon aux dragons, bien qu’ils eussent partagé sa vie à l’armée, n’avaient marqué aucune incrédulité particulière et avaient fêté de bon cœur la nouvelle héroïne. Le baron de Bréget, ancien capitaine au régiment d’Autichamp, et qui avait fait campagne avec lui sur le Rhin, lui demandait, quelques mois après sa métamorphose, s’il pouvait «se flatter d’exister encore dans le souvenir de son ancien frère d’armes»: