Il n’y a que huit jours, écrivait-il, que je suis revenu de la campagne et je me hâte de faire demander à mon aimable camarade la permission de l’aller chercher et lui présenter mes nouveaux hommages. Je supplie très respectueusement mademoiselle d’Éon de me laisser embrasser très franchement et de tout mon cœur mon ancien camarade dragon[199].

Un autre capitaine au même régiment, le comte de Chambry, dans une lettre écrite à la même époque, reprochait vivement à d’Éon de ne lui avoir point annoncé son retour:

J’espère, ajoutait-il, retrouver dans mademoiselle la chevalière d’Éon les mêmes sentiments d’amitié que dans l’ancien chevalier d’Éon, capitaine de dragons, etc., etc... Quant à moi, sous quelque forme qu’il paraisse, j’y prendrai toujours le même intérêt et suis impatient de l’en assurer moi-même[200].

Le marquis d’Autichamp, colonel et propriétaire du régiment à la suite duquel avait figuré d’Éon, avait été, l’un des premiers, averti par celui-ci de sa transformation:

Il n’est que trop vrai, mon cher et brave colonel, lui avait écrit le chevalier, qu’en ma nécessité d’obéir à l’ordre du roi et de la loi j’ai repris ma robe pour l’édification des esprits faibles qui, en moi, ont été scandalisés de la liberté grande d’une jeune fille d’avoir été, par sagesse, cacher et retrancher sa vertu dans votre régiment de dragons pour qu’elle soit plus en sûreté. Ma ruse de guerre ayant été découverte, prouvée et manifestée en justice, le monde fut surpris de me trouver fille. En conséquence, la Cour, pour me punir ou me récompenser, me fait finir ma vie comme je l’ai commencée en devenant cornette[201].

Et le galant colonel de répondre aussitôt:

Je vous ai été fort attaché en votre qualité de capitaine de dragons; la nouvelle forme que vous avez prise n’a jamais été un tort vis-à-vis de moi, et quoiqu’elle m’impose la loi de vous respecter beaucoup plus, elle ne m’ôte pas le plaisir de vous aimer, et c’est, je vous assure, avec empressement que je vous offre l’assurance de ces deux sentiments[202].

Les mêmes sentiments de bienveillante crédulité, les mêmes formules affectueuses se retrouvent sous la plume de tous les anciens camarades de régiment de d’Éon et font foi du bon souvenir qu’il avait laissé parmi eux. Le cas leur avait paru croyable, bien qu’extraordinaire; de plus, il n’était pas sans précédents, ainsi que le baron de Castille s’empressait d’en informer d’Éon dans la lettre suivante:

Mme de Laubespin vous parlera du dragon-fille du régiment de Belzunce; il est encore venu ce matin chez moi, il a le plus grand empressement de vous être présenté, et je suis convaincu qu’il vous intéressera; il a vingt-sept ans, il a près de cinq pieds cinq pouces, une figure agréable, de très beaux cheveux et bien plantés; il est bas officier aux Invalides, et porte les marques de vétérance. M. le duc d’Aiguillon lui donna les deux épées en croix quand il eut été reconnu, et il le fut à l’occasion d’un coup d’épée qu’il avait reçu à la hanche. Il fut présenté au feu roi, qui lui fit beaucoup de questions, il fut présenté au feu roi par M. le prince de Beauvau à la chasse de Fontainebleau[203].

Il semble d’ailleurs que l’aventure de l’illustre chevalière ait tourné la tête de plusieurs femmes. D’Éon, dans ses papiers, a composé tout un dossier des lettres que lui écrivirent des «filles de la plus grande taille», désireuses «de changer leur sexe en apparence», afin de pouvoir s’engager et servir à l’armée. Il y avait joint également les épîtres que lui avaient dédiées quelques insensés, troublés, comme il arrive fréquemment, par la révélation d’une personnalité retentissante.