Ce bizarre recueil, non moins que les billets de ses amis, de ses anciens camarades, et des inconnus eux-mêmes qui lui écrivirent dès son retour, ne laissent aucun doute sur l’étonnement que suscita sa métamorphose et sur la stupéfiante crédulité avec laquelle elle fut généralement acceptée.

Tandis que d’Éon trouvait ainsi, dans le bruit d’un accueil inespéré, d’incessantes satisfactions pour son incommensurable vanité, les ministres, qui s’étaient flattés de le voir reprendre, avec le sexe qu’il avait avoué et le costume qu’on lui avait imposé, toute la décence et la considération désirables, durent s’avouer qu’ils s’étaient étrangement trompés. Non seulement d’Éon, sous son nouveau costume, attirait l’attention de tous; mais, ne pouvant s’habituer aux coiffes, aux corsets et aux jupes, commençait, malgré la défense qui lui en avait été faite, à s’habiller de nouveau fréquemment en homme. Afin de prévenir tout nouveau scandale, M. de Vergennes résolut de donner à l’extravagante chevalière un tuteur vigilant. M. Genêt, premier commis au ministère des Affaires étrangères, compatriote et ami de d’Éon, sembla tout désigné pour cette tâche difficile. Dans sa propriété du Petit-Montreuil, tout voisine de la demeure du comte de Polignac et de l’hôtel de M. de Vergennes, il possédait justement un coquet pavillon où la pétulante chevalière pourrait se résigner au calme que l’on exigeait d’elle. Elle devait y trouver dans la compagnie de Mme Genêt et de ses filles, attachées au service de la reine, un milieu moins austère que celui des dames Urselines, Bernardines, Augustines, au sein desquelles elle avait offert de se retirer dans l’allégresse de son retour. Aussi Genêt la pressait-il de rejoindre sa famille, faisant réparer en toute hâte le logement de son «illustre héroïne». L’hiver s’annonçait rigoureux et il tentait de la séduire par la promesse de «chambres très chaudes» dans sa petite maison. «Que vous me déplaisez, disait-il, dans le trou où vous êtes![204]» Cette affectueuse insistance ne réussit pas à vaincre aisément la répugnance de d’Éon à subir une tutelle où il avait démêlé la volonté du ministre; aussi se fit-il prier longtemps et il ne se décida que vers le milieu de décembre à accepter l’hospitalité de l’aimable famille bourguignonne. Son hôte l’accueillit avec joie et cordialité.

A dater de ce jour, les liens d’intimité qui unissent d’Éon aux Genêt, aux Campan, se resserrent naturellement et donnent lieu à un échange de bons procédés quotidiens dont les papiers de d’Éon nous ont conservé les traces. Un jour, c’est M. Campan qui le remercie très pompeusement d’un Essai d’histoire naturelle qu’il trouve «plaisamment imaginé, mais un peu long»; d’Éon en effet n’était guère ami de la concision. Une autre fois, c’est Mme Campan qui, dans un style plein d’affectation, lui demande pour les princes un simple remède contre la surdité. La femme de chambre de la reine, qui n’a pas encore contre d’Éon le grief de savoir qu’elle a été mystifiée par lui, l’accable d’invitations. «Le 24 avril 1778, toute la famille Genêt, lui écrit-elle, vient passer la soirée chez M. Campan. Elle serait comblée si Mlle d’Éon voulait bien leur faire l’honneur de les y accompagner; elle n’y souperait qu’avec ses bons amis et est priée par Mme Campan d’y venir sans le moindre cérémonial[205]

D’Éon est de toutes les parties qu’organisent les femmes de chambre de la reine. Se refuse-t-il à les accompagner, Sophie Genêt, de son écriture d’écolière, lui fait dépêcher un billet pour le supplier de revenir sur sa détermination; elle redoute cependant de l’importuner, «ce qui verserait la tristesse parmi ses hôtes». Se déplace-t-on pour aller visiter l’oncle Genêt de Charmontaut dans sa jolie terre de Mainville, près Melun, qu’on en avertit aussitôt d’Éon, qui devant tant d’insistance se laisse convaincre. Il parvient si bien à séduire le modeste châtelain que celui-ci ne trouve point de formules assez flatteuses pour le remercier de sa venue, ni de termes assez humbles pour s’excuser de sa frugale hospitalité:

Je me regarde à présent au nombre des heureux mortels. J’ai eu le plaisir de partager avec mon frère la même satisfaction que lui de ce que vous m’avez fait l’honneur de me venir voir à mon petit ermitage, tout comme à lui d’habiter sa campagne du Petit-Montreuil. Et pour comble de satisfaction vous m’avez fait l’amitié et l’honnêteté de m’y écrire. Votre lettre, mademoiselle, me sera tant que je vivrai précieuse. Puisque votre santé s’est rétablie à Mainville, je souhaite que ma petite chaumière vous soit agréable pour venir vous y récréer et conserver une santé qui est chère à ceux qui ont l’honneur d’être connus de vous et qui connaissent vos mérites. Je me félicite d’avoir donné une fête à la chevalière d’Éon au même moment que nous gagnions la victoire sur les Anglais; cela nous a fait un divertissement très heureux et agréable, qui n’a pas été troublé par aucune triste nouvelle. Mon sort est bien changé à présent, mademoiselle; d’agréable qu’il était pendant que j’étais en l’honneur de votre compagnie, il est maintenant aussi isolé que ce bel arbre qui est au puits d’Antin. Pour me consoler et secouer ma mélancolie, je ne tarderai pas à partir pour Versailles, où j’aurai l’honneur de vous aller voir[206].

D’Éon se montra toujours reconnaissant envers cette famille qui l’avait si cordialement accueilli. Très fidèle dans ses amitiés il était, malgré ses modestes moyens, également généreux. De Tonnerre il ne cessait de leur envoyer des produits de sa riche Bourgogne, des truffes alors si renommées et peu connues encore, des chevreuils qu’il avait tués et surtout du vin de son terroir, dont M. Amelot, le comte de Vergennes et le duc de Chaulnes s’avouaient particulièrement friands.

J’ai reçu, ma chère amie, lui écrivait Genêt, deux délicieux présents de votre part en huit jours, tous deux faits pour nous réjouir le cœur. C’est votre portrait en dragon qui m’a été envoyé par M. Bradel et dont je suis fort content, et une feuillette de votre excellent vin. Nous mettrons le portrait sur la table, en buvant le vin à votre santé. Vous savez combien nous vous sommes dévoués et comptons sur votre amitié parce que nous connaissons votre excellent cœur.

Mieux que par ces menues attentions, d’Éon sut prouver son attachement à ses aimables compatriotes, car, avec la prudence et l’autorité d’une douairière qui se complaît à son rôle, il sut faire le bonheur d’une de ses jeunes amies, Adélaïde Genêt, si l’on en croit la lettre qu’elle lui écrivait au lendemain de son mariage avec M. Auguié, «heureux ouvrage qui fut comblé par la reine, dit M. Genêt au delà de toutes les espérances[207]

D’Éon dut trouver cette vie patriarcale bien monotone, et après quelques semaines, «le charme du Petit-Montreuil sous la neige» s’évanouit à ses yeux. Il ne rêvait que bruit, succès et publicité, et se soustrayait avec peine à l’attention de ceux qui désiraient connaître un aussi singulier prodige. Sa renommée était alors universelle et l’on recherchait de tous côtés cette héroïne, aussi modeste qu’intrépide, à laquelle ses contemporains ne savaient comparer que Jeanne d’Arc ou Jeanne Hachette.

D’Éon avait trop ardemment désiré et savamment préparé cette apothéose pour n’y point figurer; aussi ne manquait-il aucune occasion de s’évader de sa retraite et, comme Genêt lui en faisait encore la remarque, «il tenait à Paris comme un petit maître». Parmi les anciennes relations qu’il y avait retrouvées, la comtesse de Boufflers, la spirituelle amie du prince de Conti, «l’idole» du Temple, ainsi que l’avait surnommée Mme du Deffant, avait une des premières désiré revoir l’ancien ministre plénipotentiaire, aux côtés de qui elle avait fait à Londres les honneurs de l’ambassade: