M. d’Usson m’a dit que vous n’aviez point oublié, Mademoiselle, que nous avons eu le plaisir de vous voir en Angleterre et que vous paraissiez souhaiter de renouveler la connaissance que nous avons faite avec vous; j’ai de mon côté le plus grand empressement de revoir une personne qui sera célèbre à jamais par les événements de sa vie et par beaucoup de grandes qualités, et je serai charmée si vous voulez bien venir dîner avec moi vendredi prochain au Temple[208].

C’est qu’en effet l’audacieux aventurier était devenu l’hôte de choix, le personnage à la mode dont on se disputait la présence aux jours de réception. Sur les petits billets d’invitation, que d’Éon conserva religieusement, figurent les noms des femmes les plus spirituelles et des plus illustres personnages. Les salons les plus fermés s’ouvraient fréquemment devant ce phénomène, et ce n’est pas un de ces indices les moins curieux de la légèreté de ce siècle que cette crédulité enfantine dans le milieu où l’on faisait le plus ouvertement parade de scepticisme. Ces esprits raffinés et blasés, devenus comme étrangers aux préoccupations sérieuses de la vie, insensibles aux découvertes de la science, fermés aux charmes des chefs-d’œuvre, ne prisaient plus que l’extraordinaire. Pendant qu’autour d’eux se préparait un formidable bouleversement social dont ils ne savaient discerner les indices, hommes de Cour sans emploi et officiers sans régiment faisaient pour le divertissement des dames qui tenaient «bureau d’esprit», comme on disait alors, assaut de bons mots, concours de piquantes anecdotes. D’Éon excellait dans ce genre; son imagination, sa verve intarissable, ses saillies inattendues faisaient oublier le sel un peu gros de ses dragonnades trop fréquentes. Il attirait enfin par une singularité dont il entretenait soigneusement le mystère. On allait jusqu’à lui savoir gré de la modestie admirablement jouée qui le poussait à ne se produire qu’en très petit comité. Il se targuait, en effet, de fuir les curieux et d’être si indifférent à l’attention qu’il provoquait que ses amis devaient le supplier de remplir ses engagements:

«Le duc de Luynes brûle d’envie de vous voir ainsi que son beau-père, M. de Laval, lui écrivait son ami Reine. Il m’a dit qu’il vous avait prié de manger de sa soupe; puisque vous êtes à Paris, allez donc voir Mme la Duchesse, à qui vous voudrez bien présenter nos hommages[209]

S’il peut paraître étrange de le voir très aimablement prié chez le comte de La Rochefoucauld; chez M. de Villaine, le marquis de Chaponay; chez la vicomtesse de Breteuil; de le voir devenir l’hôte assidu de la duchesse de Montmorency et du vicomte de La Ferté, n’est-il pas plus curieux encore de retrouver cet étrange personnage dans les salons d’une bourgeoisie élevée, d’une noblesse de robe, qui formaient alors une société particulièrement cultivée et sceptique? Il éveille la même curiosité parmi ces graves personnages: les Talon, les Fraguier, les Tascher, les Tanlay, les Nicolaï, les d’Aguesseau, qui se le disputent à l’envi et l’envoient chercher dans leurs carrosses.

Un jour, c’est le comte de Polignac qui le «prie de venir manger à la dragonne un morceau dans son galetas des Tuileries. La chevalière y trouvera, dit-il, du bon café précédé par des côtelettes et un homme de sa connaissance qu’elle désire voir. Le tout se passera à la minute et sans bruit[210]». Une autre fois, c’est le baron de Castille qui lui fait part du désir qu’avait le fameux cardinal de Rohan de connaître la chevalière.

«J’ai donné, lui mande-t-il, votre adresse à M. le prince Louis; il doit ou aller chez vous pendant que vous serez à Versailles, ou vous prier de passer chez lui; le peu d’instant dont il a eu à disposer à Paris l’a empêché d’aller vous chercher[211].» Le mercredi 11 mars 1778, comme il prend soin de le noter sur un agenda méticuleusement tenu au jour le jour, d’Éon déjeune chez Voltaire. Sa journée commencée dans un si curieux tête-à-tête est singulièrement chargée, car il dîne chez la comtesse de Béarn et revient souper chez Mme de Marchais. A ce moment il a déjà abandonné le Petit-Montreuil pour se fixer rue de Conti, où il pourra mener plus aisément la vie mondaine à laquelle il ne peut se soustraire et dont il est d’ailleurs enchanté. L’accueil est aussi flatteur à la Cour qu’à la ville. Il assiste aux représentations de gala dans la loge de Mme de Marchais, femme de l’ancien premier valet de chambre de Louis XV, qu’il admirait particulièrement, à en juger par le portrait qu’il nous a laissé d’elle: «C’est, dit-il, une petite femme, aimable, pleine d’esprit, très jolie, bien faite, avec des cheveux blonds qui lui tombent jusque sur les talons, de grands yeux bleus et des dents blanches comme de l’ivoire; elle était, continue-t-il, l’amie complaisante de la feue marquise de Pompadour. C’est une belle de nuit qui passe sa journée dans le bain, à lire ou à écrire, ou dans son boudoir ou à sa toilette. On ne la voit que le soir ou après le spectacle de la Cour, alors que la compagnie s’assemble chez elle pour y souper délicieusement[212]

D’Éon, comme l’indique son petit agenda, semblait en effet n’admirer pas moins la charmante maîtresse de maison qu’il n’estimait sa table. Il passait la plupart de ses soirées chez elle, et si par hasard il n’y paraissait pas, tout ce petit cercle qu’il animait de sa gaîté s’inquiétait de sa santé. Apprend-on qu’il est malade, aussitôt toutes ces dames se pressent chez lui: «La princesse Sapieha, en s’informant de ses nouvelles, lui envoie le sirop de calebasse dont elle lui a parlé: elle désire sincèrement qu’il puisse contribuer à sa guérison[213].» Puis c’est le marquis de Comeiras, maréchal des camps et armées du roi, qui se fait l’interprète des intimes de d’Éon et traduit leurs anxiétés: /#

Moins étonné qu’affligé j’appris hier, cher camarade, que vous aviez mal à la gorge; que vous vous étiez fait excuser chez Mme de Brige, d’où l’on vous avait envoyé du bouillon. Je racontai tout cela hier au soir à Mme de Marchais: aussitôt elle voulait vous envoyer un potage, une autre un consommé... Mme la princesse de Montbarrey désire fort vous voir chez elle; j’ai promis de vous faire la proposition; l’on me fait un honneur infini, mon cher et ancien camarade, l’on croit que je dispose de vous; le beau sexe, qui veut voir son héroïne, m’en parle sans cesse[214]...

La popularité de d’Éon était en effet à son comble; il s’efforçait d’ailleurs d’entretenir par tous les moyens possibles une renommée dont il était friand et songeait à laisser à la postérité le récit de ses hauts faits. Il composait de burlesques recueils d’anecdotes sur la reprise de ses habits féminins, ou de très graves mémoires sur les négociations auxquelles il avait été mêlé. Tous ces projets, qui forment de volumineux dossiers, ne furent pas publiés et d’Éon se contenta de livrer à l’admiration de ses contemporains la Vie militaire, politique et privée de Mlle d’Éon, connue jusqu’en 1777 sous le nom de chevalier d’Éon[215]. Il en rédigea lui-même la plus grande partie, qui parut dans les Fastes militaires; mais la signature de M. de la Fortelle qui figurait sur l’opuscule permit au chevalier de se décerner toutes les louanges dont il se jugeait digne, en toute sincérité et sans violer les lois de la modestie! Trois mille exemplaires en furent tirés à part, vendus en Angleterre et distribués à des amis, auxquels le donateur envoyait aussi son portrait à l’eau-forte ou au burin.

Tous les graveurs de l’époque s’offraient à l’envi à reproduire les traits de l’héroïque chevalière, qui d’ailleurs se gardait bien de leur refuser une pareille faveur. D’Éon fut portraituré en dragon, avec le casque ou le tricorne; en buste, en pied ou à cheval; en femme, avantagée d’une abondante poitrine, parée de dentelles et coiffée d’un bonnet fort coquet, ou en douairière serrée dans un sévère corsage noir où brille la croix de Saint-Louis. D’autres estampes le représentent en Minerve, casquée d’une sorte de morion qui n’a rien d’antique et où le hibou, cimier de la déesse, a été remplacé par le coq, qui figure dans les armes des d’Éon. Mais le moindre intérêt n’est pas dans les attributs, les légendes et les devises qui entourent ces portraits. D’Éon, qui se piquait de lettres et de sciences autant que de bravoure, sut en effet emprunter à l’antiquité les plus pompeux de ses trophées et inscrire audacieusement autour de sa propre image les vers que les poètes latins avaient consacrés aux plus redoutables héros, aux guerrières les plus farouches de Rome ou de la Grèce. Bien que fort nombreuses et fort variées, ces estampes eurent un grand succès et sont encore aujourd’hui très recherchées.