On les trouvait chez le sieur Bradel, peintre, ou dans la boutique d’Esnault et Rapilly; mais le héros lui-même se chargeait de les vulgariser avec la plus extrême libéralité. Il en avait fait graver une pour ses anciens camarades: «Dédiée aux dragons», disait la légende, et ceux-ci se plaisaient à considérer les traits de l’illustre capitaine et à puiser dans ses hauts faits de nobles enseignements. C’est du moins ce qu’assurait l’aumônier du régiment des Dragons de Ségur, l’abbé Moullet de Monbar:

Je n’ai pas, Mademoiselle, écrivait-il à d’Éon, le bonheur de vous voir; mais je jouis de celui de voir votre image qui attire des visites à ma chambre, où elle est le seul embellissement. Cette image pénètre mon âme lorsque je la fixe; j’y vois une héroïne supérieure aux amazones et à toutes les femmes célèbres de l’antiquité, un dragon plein de fierté et d’audace, un ministre fidèle et patriote qui fait respecter son prince et sa personne; j’y vois un personnage illustre et intéressant qui formera pour les siècles futurs un phénomène qui les embarrassera[216].

Écrits d’ordinaire d’un style moins emphatique, les remerciements des hauts personnages n’étaient ni moins empressés ni moins flatteurs. Le chancelier Maupeou lui envoyait «les témoignages de sa sensibilité»: «Cette attention de votre part m’a fait grand plaisir; soyez persuadée, Mademoiselle, qu’on ne peut rien ajouter à l’estime et à tous les sentiments que j’ai pour vous[217]

Le duc de Guines, ancien ambassadeur de France à Londres, accueillait «avec beaucoup de reconnaissance le présent»[218] qu’il avait sollicité de d’Éon par l’intermédiaire de la comtesse de Broglie, sa belle-sœur; quant aux amis de notre chevalier, ils ne se lassaient point des gravures dont celui-ci les accablait et ils louaient à l’envi les grâces du pastel de Latour ou l’allure audacieuse de l’estampe de Bradel. «Votre gravure est superbe, s’écriait Genêt, surtout par les yeux, qui sont ceux de Bellone même. Le regard est aussi fier que si vous aviez Beaumarchais en présence. Je lui défie de le soutenir. La vérité et l’honnêteté brillent, et c’est la foudre faite pour l’écraser[219]

Depuis que la mort l’avait débarrassé de Guerchy, d’Éon avait en effet trouvé en Beaumarchais un adversaire nouveau et non moins obsédant. Leur querelle était née, comme jadis celle dont l’ambassadeur avait été victime, d’une question d’intérêt, d’Éon n’hésitant pas à proclamer hautement qu’il avait été dupé par Beaumarchais et que celui-ci, au moment de leur transaction, avait mis dans sa poche une somme de soixante mille livres qui devait être affectée à désintéresser lord Ferrers. Cette allégation, que d’Éon allait colportant de tous côtés, fut accueillie avec satisfaction parmi les ennemis de l’auteur du Barbier de Séville et ceux-ci, comme il est naturel, étaient fort nombreux; le récit complaisamment fait du ridicule roman d’amour dans lequel son adversaire s’était un moment laissé entraîner mit en joie la Cour et la ville. Pour une fois, le célèbre pamphlétaire dut reconnaître qu’il n’avait pas les rieurs de son côté, et celui qui s’était si souvent diverti aux dépens de ses contemporains eut à supporter leurs railleries. Il s’irrita de certaines comédies que l’on improvisait alors dans les salons, et des mascarades, inspirées par le carnaval, qui le plaçaient en un amoureux tête-à-tête avec la virile chevalière. Le spectacle était d’autant plus piquant que d’Éon se faisait un plaisir de jouer lui-même son propre rôle, celui de l’ingénue, en face d’un Beaumarchais improvisé. Ainsi mis en scène, et accusé d’un aveuglement si incroyable, Beaumarchais perdit contenance et se fâcha. Ne sachant que répondre, il se plaignit et écrivit au ministre, M. de Vergennes, pour le prier de le laver des calomnies que l’on répandait publiquement sur son compte:

Tant que la demoiselle d’Éon s’est contentée de vous écrire, disait-il, ou de vous faire dire du mal de moi relativement aux services que je lui ai rendus en Angleterre, vous m’avez vu mépriser son ingratitude en silence et gémir de sa folie sans m’en plaindre; j’ai dissimulé ses fautes en les rejetant sur la faiblesse d’un sexe à qui l’on peut tout pardonner... Aujourd’hui, ce n’est plus de loin ni par écrit qu’elle essaye de me nuire: c’est à Paris dans les plus grandes maisons où la curiosité la fait admettre un moment; c’est à table et devant les valets qu’elle pousse la noirceur jusqu’à m’accuser d’avoir à mon profit retenu 60,000 livres qui lui appartenaient dans le fonds que j’étais, dit-elle, chargé de lui remettre... Je ne demande point que la demoiselle d’Éon soit punie, je lui pardonne; mais je supplie Sa Majesté de permettre au moins que ma justification soit aussi publique que l’offense qui m’est faite[220].

Beaumarchais n’eut aucune peine à obtenir la justification qu’il sollicitait du ministre. M. de Vergennes lui fit parvenir une lettre des plus flatteuses, avec la permission de la publier. Il y rendait hommage à la parfaite délicatesse du négociateur, qui, «sans former aucune répétition pour ses frais personnels, n’avait, dans cette affaire, laissé apercevoir d’autre intérêt que celui de faciliter à la demoiselle d’Éon les moyens de rentrer dans sa patrie».

Beaumarchais fut trop satisfait de ce témoignage pour ne point se hâter de le publier. En guise d’envoi, il y joignit une lettre ouverte adressée à d’Éon, où il se montrait dédaigneusement généreux:

Qu’un ménagement si peu mérité, écrivait-il, vous fasse rentrer en vous-même et vous rende au moins plus modérée, puisque mes services accumulés n’ont pu vous inspirer ni justice ni reconnaissance. Cela est essentiel à votre repos; croyez-en celui qui vous pardonne, mais qui regretterait infiniment de vous avoir connue, si l’on pouvait se repentir d’avoir obligé l’ingratitude même[221].

En publiant ces documents, l’auteur du Barbier de Séville n’avait cherché qu’à se justifier devant le public, car c’eût été bien mal connaître son adversaire que d’espérer le réduire aussi aisément au silence. Provoqué devant le tribunal de l’opinion, dont en toute occasion il avait recherché les suffrages; piqué au vif par le dédain de Beaumarchais, humilié par les termes désobligeants du ministre, d’Éon répondit du tac au tac avec une malicieuse ironie. Son épître, qui était adressée au comte de Vergennes, est trop longue pour qu’il soit possible de la citer tout entière; mais quelques passages suffiront à en donner le ton: