Monseigneur,
A présent que j’ai obéi aux ordres du roi en reprenant mes habits de fille le jour de sainte Ursule; aujourd’hui que je vis tranquille et dans le silence, sous l’uniforme des vestales; que j’ai entièrement oublié Caron et sa barque, quelle est ma surprise en recevant une épître dudit sieur Caron à laquelle est jointe la copie certifiée conforme aux originaux d’une lettre qu’il dit vous avoir adressée et de votre réponse.
Quoique je sache mon Beaumarchais par cœur, j’avoue, Monseigneur, que son imposture et la manière dont il s’y prend pour l’accréditer m’ont encore étonnée.
N’est-ce pas M. de Beaumarchais qui, ne pouvant me rendre malhonnête et me décider à ses vues de spéculation sur mon sexe, publia partout à Paris qu’il devait m’épouser après que j’aurais demeuré sept mois à l’abbaye des Dames Saint-Antoine, tandis que dans le fait il n’a manqué d’épouser que ma canne à Londres? Mais son nom seul est un remède contre l’amour nuptial, et ce nom achérontique ferait peur à la dragonne la plus déterminée aux combats nocturnes et des postes avancés.
D’ailleurs, je dois vous prévenir, Monseigneur, que dans plus d’une bonne maison à Paris on a présenté de fausses demoiselles d’Éon avec la croix de Saint-Louis. C’étaient des bouffons qui ont tenu les propos les plus plaisants sur toutes les connaissances de la vraie chevalière d’Éon, mais principalement sur l’agréable, l’honnête, le brave Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais... Cette scène, qui a été variée à l’infini, s’est renouvelée, m’apprend-on, la semaine dernière, tandis que moi, solitaire, tranquille, j’étais travaillante et dormante dans mon ermitage au Petit-Montreuil-lez-Versailles. M. de Beaumarchais, qui est si naturellement enclin à mystifier tout le monde, voudrait-il donc jouir à lui seul de ce privilège exclusif...
Je vous dirai, Monseigneur, que toute la probité des quatre ministres réunie à la vôtre, en y comprenant même celle des premiers commis, ne serait pas capable de faire de M. de Beaumarchais, malgré tous les certificats du monde, un honnête homme dans mon affaire. La parfaite connaissance que sa conduite passée m’a donnée de sa personne m’a forcée à le placer malgré moi dans la classe des gens dont il faut être haï pour avoir le droit de s’estimer soi-même.
Pour ajouter encore à l’ironie de cette curieuse réponse et afin de gagner à sa cause l’aimable sexe dont il se flattait d’être devenu l’héroïne, d’Éon, jouant à la femme outragée, terminait son épître par une invocation des plus burlesques qu’il intitulait:
APPEL DE MADEMOISELLE D’ÉON A SES CONTEMPORAINES
M. de Beaumarchais a voulu m’enlever la considération qui doit faire ma plus douce existence, y disait-il. Je le confonds en me moquant de lui et de son impuissante colère. C’est un Thersite qu’il faut fouailler pour avoir osé parler avec insolence des gens qui valent mieux que lui et qu’il devrait respecter. Je le dénonce et le livre à toutes les femmes de mon siècle comme ayant voulu élever son crédit sur celui d’une femme et enfin venger son espoir frustré en écrasant une femme et celle qui a le plus à cœur de voir triompher la gloire de ses semblables[222]!
Cet appel à la sensibilité et à l’amour-propre de ses contemporaines trouva de l’écho, et d’Éon, qui n’avait pas manqué de répandre à profusion les gazettes où se déroulait cette étrange polémique, reçut de tous côtés de chaleureuses félicitations. On opposait «à l’élévation de ses sentiments l’horreur dont son antagoniste pénètre les personnes qui pensent et sentent».—«Dans l’ignorance des motifs qui poussent le ministère à avouer un pareil agent, écrivait un correspondant de d’Éon, on désire au moins qu’il s’oppose à ce qu’il fasse des élèves. L’humanité serait trop à plaindre si Beaumarchais formait son semblable[223].» A Caen, «où tous les honnêtes gens de la province désiraient le voir», on faisait grand succès à son malicieux plaidoyer: «Je l’ai reçu, écrivait un comte d’Ormesson, chez Mme la comtesse de la Tournelle, où toute la noblesse du canton était assemblée, attendu qu’il y a eu comédie et bal pendant quatre jours de suite; je ne peux pas vous dire l’effet que cela a produit. Tout le monde a été enchanté de lire votre style et de la manière simple et honnête de dire les vérités de votre adversaire[224].»