Sans doute les nombreuses et ardentes inimitiés que Beaumarchais s’était attirées n’avaient pas manqué de contribuer au succès de d’Éon; elles ne suffiraient point cependant à expliquer l’intérêt qui s’attachait aux moindres gestes de la chevalière. En dépit de ses extravagances et de tout le tapage qu’il provoquait, d’Éon avait su plaire à des personnages sérieux et réservés, en même temps qu’il conquérait la foule par sa science de la réclame. Son esprit avisé avait deviné la puissance d’une presse alors à peine naissante, et depuis son séjour en Angleterre il n’avait cessé de défrayer les gazettes. Sans doute il partageait avec bien d’autres le mérite d’avoir fait bravement son devoir sur les champs de bataille; mais ces modestes faits d’armes, déjà mis en relief lorsqu’on les avait sus accomplis par une femme, étaient devenus dans l’éclat flatteur de récits enthousiastes de véritables triomphes[225]. La chevalière était une héroïne unique dont la vie tout entière appartenait à ses contemporains. C’était certainement ce qu’estimait d’Éon. Aussi à peine ses démêlés avec Beaumarchais s’étaient-ils apaisés qu’il se croyait de nouveau obligé d’annoncer aux femmes de son siècle un événement dont l’éclat devait rejaillir à tout jamais sur elles. C’était le jugement rendu par les tribunaux d’Angleterre, qui venaient, en appel, d’annuler les paris ouverts autrefois sur son sexe:
Victoire! mes contemporaines, s’écriait-il, quatre pages de victoire! mon honneur, votre honneur triomphent. Le grand juge du tribunal d’Angleterre vient de casser et d’anéantir lui-même, en présence des douze grands juges d’Angleterre, ses propres jugements concernant la validité des polices ouvertes sur mon sexe. Voilà le glorieux effet de la terrible leçon que j’ai donnée à ce tribunal au moment où je partais pour la France. Son arrêt définitif, du 31 janvier, a reçu l’opposition de ceux qui avaient soutenu, d’après ma conduite, que j’étais homme et qu’on voulait forcer à payer leurs gageures, en exécution de ces deux jugements. Il a eu le courage de prononcer dans les termes mêmes de mes protestations publiques, en langue anglaise, que la vérification nécessaire blessant la bienséance et les mœurs, et qu’un tiers sans intérêt (c’est moi, c’est la chevalière d’Éon) pouvant en être affecté, la cause devait être mise au néant.
O ma patrie, que je vous félicite de n’avoir point reçu tout cet or par une voie aussi infâme! Vous avez tant de bras, tant de cœurs tout prêts à enlever à l’audacieuse Angleterre des dépouilles et plus riches, et plus glorieuses!
Ombre de Louis XV, reconnaissez l’être que votre puissance a créé; j’ai soumis l’Angleterre à la loi de l’honneur! Femmes, recevez-moi dans votre sein, je suis digne de vous[226].
Quelque bouffonne que puisse nous paraître aujourd’hui une aussi pompeuse invocation, il faut constater que les hommes les plus posés et même des savants austères ne craignirent pas de féliciter à ce propos l’illustre chevalière. M. de Lalande, avec toute la gravité qui sied à un astronome et à un immortel, lui écrivait:
Je me suis réjoui bien sincèrement en voyant que vous aviez soumis l’Angleterre à la loi de l’honneur en même temps que vous punissiez en France la témérité de celui qui aurait craint le chevalier, mais qui croyait peut-être pouvoir braver la chevalière; vos plaisanteries sont aussi amères et aussi plaisantes tout à la fois, que votre style est noble et majestueux quand vous écrivez à un ministre. Souffrez, Mademoiselle, que ma lettre vous soit remise par un de mes amis qui n’a jamais vu d’héroïne et qui brûlait du désir de vous présenter ses hommages; permettez qu’il vous présente les miens avec le tribut de l’admiration, de la reconnaissance et du respect avec lesquels[227]...
Un autre membre de la célèbre compagnie, le comte de Tressan, que d’Éon avait remercié d’un ouvrage récemment paru par l’envoi de ses deux mémoires, lui répondait par les mêmes louanges et ajoutait:
La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire me pénètre de reconnaissance: il est également honorable comme militaire ou comme académicien de mériter votre approbation.
Votre lettre, Mademoiselle, m’ayant été renvoyée mardi dernier à Paris, j’aurais volé chez vous pour avoir l’honneur de vous remercier moi-même; mais ce jour me trouvant attaqué d’une espèce de catarrhe avec de la fièvre, je m’enveloppais dans une peau d’ours et je revins sur-le-champ dans mon ermitage. Je profite du premier moment de mieux, Mademoiselle, pour vous dire à quel point je suis touché des bontés de la personne du monde que j’ai toujours admirée l’épée ou la plume à la main; vous avez réalisé ce que l’Arioste a célébré de la valeur de Morphise et de Bradamante. Mais vous avez fait plus, vous avez bravé les armes de ce méchant enfant à qui tout cède et vous donnez à l’univers l’exemple d’une âme à l’épreuve de toute espèce de faiblesse. Vous êtes née, Mademoiselle, pour vaincre également le guerrier, le négociateur et l’amour et vous méritez d’être adorée par les amis qui ont l’honneur de vivre avec vous et de jouir des charmes attachés à l’utilité de vous entendre. Il n’est personne de l’un et de l’autre sexes qui ne sente naître de l’émulation en vous écoutant et qui ne soit ému et encouragé par votre exemple et par vos discours à devenir encore plus brave et plus vertueux. Dès que je pourrai retourner à Paris, Mademoiselle, j’aurai bien de l’empressement à vous aller assurer de l’admiration, de l’attachement et du respect avec lesquels j’ai l’honneur[228]...
Si d’Éon se plaisait à accueillir ces galants propos avec toute la sensibilité d’une âme féminine de son époque, il avait déjà songé à un excellent moyen de «vaincre l’amour» et formait le projet de se retirer pour quelques mois dans un couvent. Pénétré de son rôle et prenant un malicieux plaisir à la comédie, il s’ingéniait à se placer dans les plus burlesques situations et s’en divertissait avec le dilettantisme le plus cynique. Ayant sollicité, par l’entremise de M. de Reine, la permission de faire une retraite en la maison de Saint-Louis à Saint-Cyr, il avait dû renoncer à y demeurer, «l’évêque de Chartres, qui se trouvait alors à Rome, pouvant seul accorder une faveur aussi rare[229]». Ces dames, en apprenant le désir de la chevalière, lui avaient, sans la moindre hésitation, ouvert les portes de leur parloir à défaut de la cellule ambitionnée, et d’Éon, si courte qu’eût été sa présence, avait laissé parmi ces vénérables personnes une agréable impression que traduit le billet suivant: