La mère de Montchevreuil, notre supérieure, me donne une très agréable commission, Mademoiselle, en me chargeant de vous porter une nouvelle assurance du plaisir que votre visite nous a procuré et l’expression de l’estime que vous avez inspirée à toutes les personnes qui composent notre maison; l’envie que vous lui avez fait naître de vous réitérer la vérité de ces sentiments vous propose l’option du lundi ou mardi prochain pour la seconde visite dont vous nous avez flattées. Mais, Mademoiselle, comme il faut toujours avancer la jouissance de ce qui procure des satisfactions aussi légitimes, nous espérons que votre choix tombera sur le lundi... Je vous rappelle à votre parole, dont vous ne sauriez vous dédire sans vous démentir. Quant à moi, qui ai eu l’honneur de vous accompagner et de vous voir de plus près, je vous certifie que je joins aux sentiments d’estime et d’admiration pour le chevalier d’Éon ceux de l’attachement que j’ai pour Mademoiselle, de qui j’ai l’honneur d’être...[230]

A la lecture de cette lettre, d’Éon se sent pénétré de reconnaissance pour ces saintes filles et d’humilité vis-à-vis de soi-même. Il se souvient des textes sacrés dont la science lui valut dans sa jeunesse le titre de docteur en droit canon, et c’est sur le ton d’une personne onctueuse, dévote et repentante, qu’il accepte l’invitation dont il est l’objet. En quelques pages dont la rédaction dut être un vrai régal pour cet étrange mystificateur (il en garda trois copies), d’Éon parvint à se juger avec une impartialité qui eût été méritoire en tout autre occurrence:

..... Je me propose d’y aller seule, écrit-il, afin d’apporter le moins de dissipation qu’il sera possible dans la maison des élues du Seigneur et afin de mieux profiter de la sainteté de vos discours, qui sont la vive expression du calme de vos cœurs et de l’innocence de vos mœurs.

Quand je compare le bonheur de la solitude dont vous jouissez, et que j’ai toujours aimée sans pouvoir en jouir, à la vie terriblement agitée que j’ai menée depuis plus de quarante ans dans le monde et dans les diverses armées et Cours de l’Europe que j’ai parcourues, je sens combien le démon de la gloire m’a éloignée du Dieu d’humilité et de consolation. J’ai donc couru toute ma vie comme une vierge folle après l’ombre des choses; tandis que vous, vierges prudentes, vous avez attrapé la réalité en restant stables dans la maison du Seigneur et le sentier de la vertu. Erravi a viâ justitiæ et sol intelligentiæ non luxit in me...

Je souhaite que Dieu préserve les personnes de notre sexe du malheur de la passion de la vaine gloire. Moi seule sais tout ce qu’il m’en a coûté, pour m’élever au-dessus de moi-même; pour quelques jours brillants et heureux que j’ai eus, que de mauvaises nuits j’ai passées: mon exemple est meilleur à admirer de loin qu’à imiter de près[231].

En même temps que cette longue homélie, et comme pour contre-balancer l’effet d’aussi humbles déclarations, d’Éon prend soin d’envoyer son portrait et ses brochures. Il promet aussi à sa correspondante la lecture de quelques lettres adressées à son oncle «par Mme de Maintenon et sa bonne amie, la comtesse de Caylus», qu’il «possède en original». La sœur de Durfort lui répond dans l’instant même:

Vous êtes admirable en tout, Mademoiselle, soit en tenant la plume, soit en tenant l’épée; votre lettre est délicieuse, je la garderai avec le même soin qu’un avare son trésor; elle décèle vos richesses intérieures qui sont encore d’un plus grand prix que les vertus morales, politiques et guerrières dont vous faites profession authentique et auxquelles je rends justement hommage. La mère supérieure et nos dames vous remercient, Mademoiselle, de la gravure que vous avez envoyée; vous ne sauriez trop vous multiplier dans un siècle où les faits héroïques sont rares et où les héroïnes seraient inconnues sans vous.

En post-scriptum elle ajoute:

J’allais oublier de vous envoyer, Mademoiselle, les quatrains composés par un missionnaire résidant chez nous, qui a eu l’honneur de dîner avec vous à votre dernier voyage: c’est le cousin d’un nommé Sedaine, académicien, l’un de nos poètes français portant le même nom. Il n’est pas le premier qui vous a célébrée, il n’est pas le dernier qui vous célébrera:

De l’antique Pallas d’Éon a tous les traits,
Elle en a la sagesse et le mâle courage;
Je me trompe: d’Éon par d’historiques faits
Cent fois plus que Pallas mérite notre hommage.