Qu’était-ce que Pallas? Un être fabuleux,
Un brillant avorton du cerveau des poètes.
Le brave d’Éon vit et cent mille gazettes
Vantent par l’univers ses exploits glorieux.
Sa plus belle victoire et sa gloire suprême
N’est pas d’avoir été si longtemps la terreur
De nos fiers ennemis par sa rare valeur,
Mais d’avoir su si bien triompher d’elle-même[232].
Deux jours se sont à peine écoulés que la mère de Montchevreuil invite d’Éon à assister à une prise de voile qui doit avoir lieu au couvent; sachant la chevalière indisposée, elle «espère que la fièvre n’aura plus de prise» sur l’illustre malade et, pour aider à son rétablissement, lui envoie quelques levrauts et perdreaux «des chasses de la communauté».
Ces attentions et surtout la fervente admiration d’aussi édifiantes créatures confondent d’Éon, qui succombe sous le poids des remords dans cet assaut d’humilité et de courtoisie:
Je quitte, Madame, l’abbaye de Haute-Bruyère, où Mlle de Torigny, après avoir refusé un mariage des plus avantageux suivant le monde, vient de tout abandonner pour n’épouser que les misères et les douleurs de la croix de Jésus-Christ et pour vivre uniquement avec de saintes dames recluses qui, par la pureté et l’aménité de leurs mœurs, rendent leur solitude et la religion aussi aimables que leur société. Ce spectacle incroyable, auquel je n’avais jamais assisté, a plus attristé mon cœur et secoué mon âme que tout ce que j’ai vu d’étonnant dans les armées.
C’est sans doute pour abattre mon orgueil et terrasser totalement mon courage mondain que vous voulez que je sois encore témoin lundi prochain du sacrifice aussi attendrissant qu’imposant des deux victimes royales de votre maison, qui, comme deux colombes blanches et innocentes, vont être déplumées et immolées à mes yeux sur l’autel du Roi des rois.
Malgré l’ardeur guerrière que les hommes et les militaires veulent bien m’accorder, je ne puis m’empêcher de crier au fond de mon cœur que je suis bien lâche quand je considère de sang-froid, Mesdames, la grandeur et l’étendue du sacrifice que vous faites à Dieu. Jusqu’à présent je n’ai sacrifié que mon corps au service du roi et de la patrie, c’est-à-dire à mon service particulier; le cheval que je montais dans les combats et les batailles en a fait autant que moi, au lieu que vous, Mesdames, vous avez fait à Dieu et à votre maison le sacrifice tout entier de votre corps, de votre esprit et de votre raison; vous n’avez rien gardé pour vous que votre innocence et votre obéissance.
Je suis dans ces sentiments avec une sensible et respectueuse reconnaissance, Madame, votre...
P.-S.—Mme de Montchevreuil est bien bonne d’envoyer pour mon dîner et levrauts et perdreaux; un seul plat et de la salade suffisent pour me faire un bon dîner, j’ai le bonheur de n’être point née sensuelle. Je sais coucher sur la paille et la terre, et vivre avec de l’eau et du pain seul. Je sais aussi que Notre-Seigneur a dit que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais encore de la parole de Dieu; ainsi je tâcherai de nourrir mon âme de sa parole, en écoutant attentivement l’excellent discours qui sera prononcé dans votre église lundi prochain au saint sacrifice de vos deux victimes[233].
Ayant lu les ouvrages de d’Éon «avec une voracité dragonne», la sœur de Durfort comprit combien étaient motivés les remords de l’auteur des Lettres, mémoires et négociations. Sans se dissimuler la difficulté de faire de «ce héros suivant le monde l’héroïne de la religion», elle s’efforçait avec une touchante simplicité de l’amener à résipiscence et lui écrivait: «Vous avez bien raison de dire que j’aurais plus de peine à vous enfanter à la grâce que Mme d’Éon à vous donner le jour: je ne désespère cependant pas; quand on a autant de courage, de fermeté, de constance, d’intrépidité, de valeur; en un mot, quand on est grande comme vous, Mademoiselle, il ne faut qu’un effort pour devenir sainte[234]...»