D’Éon finit sans doute par comprendre combien il était peu généreux d’abuser ainsi de la crédulité d’une âme naïve, car il s’arrangea pour couper court à ces pieuses relations. Il était d’ailleurs fort préoccupé et plus malheureux que jamais. Loin de songer à prendre le voile comme l’avait souhaité sa vénérable correspondante, la chevalière ne désirait rien tant que quitter la cornette et coiffer de nouveau le casque de dragon. Trop ardent pour le rôle auquel il était réduit, pour cette vie de Cour, de fêtes et de visites dont il s’efforçait de tromper l’ennui, en écrivant sans répit, écœuré aussi par la perpétuelle mystification dont il se trouvait à la fois l’auteur et la victime, d’Éon regrettait son ancienne existence d’aventurier. La guerre d’Amérique lui avait paru une occasion favorable pour la reprendre et, dès l’ouverture des hostilités avec l’Angleterre, il avait sollicité de MM. de Sartine et de Vergennes de servir à nouveau dans le militaire; mais il se heurta au refus formel, et facilement explicable, de ces deux ministres qui souhaitaient de n’entendre plus parler de lui.
Le comte de Broglie, qu’il supplia d’appuyer sa requête, n’y consentit point et lui reprocha même avec un peu d’ingratitude—car d’Éon n’avait cessé de lui rester fidèle et de le défendre en des moments difficiles—d’avoir cité son nom:
J’ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait-il, la lettre que vous vous êtes donné la peine de m’écrire hier et la copie de celle de M. de Sartine. Je vous observerai sur celle-ci, quoique je rende bien justice aux motifs qui vous ont dicté ce qui me regarde, qu’il eût été mieux sans doute de n’y pas parler de moi.
Je désire que vous obteniez la permission que vous demandez, mais j’en doute beaucoup. J’espère, en ce cas, que vous ne ferez jamais rien qui puisse annoncer la moindre résistance aux volontés du roi. Soyez persuadée, je vous prie, des sentiments avec lesquels je suis on ne peut plus parfaitement, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.
Signé: Le comte de Broglie[235].
Aigri par ces nouvelles déceptions, ébranlé dans sa santé et exaspéré par l’inaction, d’Éon se décida, malgré les refus qu’on lui avait opposés déjà, à écrire à M. de Maurepas une lettre qu’il eut la maladresse de faire imprimer, ainsi qu’une «lettre d’envoi à plusieurs grandes dames de la Cour». Ces deux pièces valurent à leur auteur un châtiment immédiat que justifie bien, il faut en convenir, leur ton extravagant:
Monseigneur, je désirerais ne pas interrompre un instant les moments précieux que vous consacrez au bonheur et à la gloire de la France; mais animée du désir d’y contribuer moi-même dans ma faible position, je suis forcée de vous présenter très humblement et très fortement que, l’année de mon noviciat femelle étant entièrement révolue, il m’est impossible de passer à la profession. La dépense est trop forte pour moi et mon revenu est trop mince. Dans cet état, je ne puis être utile ni au service du roi, ni à moi, ni à ma famille, et la vie trop sédentaire ruine l’élasticité de mon corps et de mon esprit. Depuis ma jeunesse j’ai toujours mené une vie fort agitée, soit dans le militaire, soit dans la politique; le repos me tue totalement.
Je vous renouvelle cette année mes instances, Monseigneur, pour que vous me fassiez accorder par le roi la permission de continuer le service militaire, et comme il n’y a point de guerre de terre, d’aller comme volontaire servir sur la flotte de M. le comte d’Orvilliers. J’ai bien pu, par obéissance aux ordres du roi et de ses ministres, rester en jupes en temps de paix, mais en temps de guerre cela m’est impossible. Je suis malade de chagrin et honteux de me trouver en telle posture dans un temps où je puis servir mon roi et ma patrie avec le zèle, le courage et l’expérience que Dieu et mon travail m’ont donnés. Je suis aussi confuse que désolée de manger paisiblement à Paris, pendant la guerre, la pension que le feu roi a daigné m’accorder. Je suis toujours prête à sacrifier pour son auguste petit-fils et ma pension et ma vie. Je suis revenue en France sous vos auspices, Monseigneur, ainsi je recommande avec confiance mon sort présent et à venir à votre généreuse protection et je serai toute ma vie avec la plus scrupuleuse reconnaissance, Monseigneur, votre...
Lettre d’envoi de la chevalière d’Éon à plusieurs grandes dames de la Cour:
Madame la duchesse,