Je vous supplie instamment de protéger auprès des ministres du Roi le succès de mes demandes énoncées dans la copie de la lettre ci-jointe à M. le comte Maurepas pour aller servir comme volontaire sur la flotte de M. le comte d’Orvilliers, prévoyant qu’il y aura moins de guerre sur terre cette année que la dernière. Vous portez, Madame, un nom familiarisé avec la gloire militaire; comme femme vous aimez celle de notre sexe. J’ai tâché de la soutenir pendant la dernière guerre en Allemagne, et en négociant dans les différentes Cours de l’Europe pendant vingt-cinq ans. Il ne me reste plus qu’à combattre sur mer avec la flotte royale; j’espère m’en acquitter d’une façon telle que vous n’aurez nul regret de protéger la bonne volonté de celle qui a l’honneur d’être avec un profond respect, etc...
La chevalière d’Éon[236].
Lassés des excentricités sans cesse renouvelées de d’Éon; excédés par ses attaques contre Beaumarchais, et apprenant en outre qu’il avait quitté ses habits de femme, les ministres se décidèrent à sévir.
Le samedi 20 mars 1779, au matin, sans en avoir été prévenue, Mlle d’Éon était appréhendée en son domicile de la rue de Noailles par deux exempts de la police et invitée à prendre place dans un carrosse qui partit aussitôt. Tandis que le sieur Clos, écuyer, conseiller du roi, lieutenant général de la prévôté de l’hôtel, assisté de son greffier, perquisitionnait vainement, d’Éon se dirigeait à petites étapes vers le château de Dijon, où il dut, en vertu d’une lettre de cachet, séjourner un long mois[237].
CHAPITRE X
Captivité de la chevalière d’Éon.—Son élargissement et son exil à Tonnerre.—Nouvelles démarches: l’armement de la Chevalière-d’Éon.—D’Éon séjourne à Paris pendant l’hiver 1780-1781.—Il revient à Tonnerre et y mène une existence tranquille et fêtée.—Il quitte la France à la fin de 1785 pour aller régler ses affaires à Londres.
Ce qu’était le séjour dans une prison au dix-huitième siècle, on le sait depuis que les archives de la Bastille ont été ouvertes à la curiosité des historiens. Cette forteresse, considérée comme le symbole du despotisme, semblerait bien plutôt une sorte d’hôtellerie où la meilleure compagnie se retrouvait passagèrement et involontairement réunie. Il était même presque loisible, en dépit du modeste confort qu’offrait le logis, d’y conserver le train que l’on menait à la ville. Les plus favorisés, servis par leurs valets, tenaient salon à jour fixe, donnaient à souper et, sur la seule promesse de revenir avant le coucher du soleil, franchissaient quotidiennement les guichets de la forteresse. Les hôtes de moindre importance étaient passablement traités moyennant une pistole par jour, voisinaient de cellule à cellule et trouvaient une distraction suffisante à jouer au pharaon, à la bouillotte et au biribi. Pour les esprits chagrins qui se lassaient d’un tel régime, il n’était pas impossible de combiner un projet d’évasion, et l’issue en était souvent favorable.
La prison du château de Dijon, avec la même apparence redoutable, n’était pas moins hospitalière, et l’obstinée chevalière s’y trouva d’autant mieux qu’arrivant dans son pays bourguignon avec l’auréole du malheur elle reçut de ses compatriotes le plus chaleureux accueil. Le curé-doyen de Saint-Jean, paroisse actuelle de la prisonnière, fut un des premiers à s’informer de son ancienne camarade et à lui offrir les consolations qui convenaient à sa qualité et à sa situation présentes. Il évoquait auprès d’elle des souvenirs d’enfance, leurs relations à Versailles et terminait ainsi:
«Comme il est du devoir d’un pasteur de chercher sa brebis, et surtout lorsqu’elle est comme vous un peu errante, trouvez bon que j’aille vous demander; mais faites-moi savoir l’heure qui vous sera le plus commode[238].»