Le lendemain les visites affluèrent au château en tel nombre que le gouverneur dut donner à la sentinelle la «consigne de ne laisser entrer personne auprès de la chevalière». Un ordre «aussi nouveau et aussi imprévu» étonna MM. Calon, ancien conseiller au parlement, et Buchotte de Vermond, qui se plaignirent aussitôt à la chevalière d’avoir été brutalement congédiés. A défaut de visites, d’Éon recevait de tous côtés des lettres de condoléances ou de compliments et ses anciens camarades aux dragons, qui l’avaient constamment suivi dans toutes ses aventures, lui envoyant un nouveau témoignage de leur affection par le major d’Arras, demandaient à être «tranquillisés sur le compte de la prisonnière[239]». D’ailleurs la rigueur de la détention allait chaque jour s’adoucissant et une semaine s’était à peine écoulée que d’Éon put non seulement recevoir dans sa cellule les notabilités dijonnaises et les nombreux curieux qui sollicitaient une audience, mais même «offrir la soupe en très petit comité». Tandis qu’il prenait gaîment son parti de sa mésaventure en se délectant de «truites, écrevisses, poulardes, bécasses et bécassines» arrosées d’un vénérable clos-vougeot que lui présentait le sieur Gaudelet, aubergiste-traiteur du château, son beau-frère s’efforçait à Paris d’abréger sa disgrâce.

O’Gorman avait été d’autant plus surpris et inquiet de la disparition de la chevalière que, venant la prendre à Versailles pour gagner Tonnerre précisément ce jour-là, il avait trouvé les scellés sur la porte et la femme de chambre encore «dans la révolution que lui avait causée l’enlèvement». La Grenade, le valet de d’Éon, n’ayant pu lui indiquer l’endroit où l’on avait conduit son maître, O’Gorman se rendit de suite à l’audience de M. Amelot et apprit du premier commis que d’Éon se trouvait prisonnier à Dijon; mais on lui déclara en même temps «qu’il n’était ni dans les intentions du roi, ni dans celles du ministre de rendre malheureuse la chevalière, dont la disposition de rébellion et de résistance aux ordres du roi avait seule motivé ce parti violent». On lui rendrait même «le repos dans la maison paternelle» aussitôt qu’on lui trouverait «l’esprit soumis et disposé à vivre dans sa patrie tranquille et sans éclat[240]».

Bientôt d’Éon parut souhaiter lui-même ce qu’on voulait lui imposer. Il ne fit rien pour augmenter le bruit que faisait désormais sa moindre démarche et subit avec simplicité le châtiment qui lui avait été infligé. D’aussi bonnes dispositions ranimèrent l’empressement de ses protecteurs. Le marquis de Vergennes lui conseilla d’écrire à son frère le ministre une lettre de soumission qu’il accompagna de «l’appui le plus instant»[241]. Mais ce fut l’évêque de Mâcon qui sut plaider le plus habilement la cause de son protégé auprès des ministres, leur représentant «la trop grande sensation» produite à Dijon par la présence de la chevalière. Enfin, les perquisitions faites au domicile de celle-ci, bien loin de confirmer l’insinuation de ses ennemis, qui tendaient à l’accuser d’espionnage au profit de l’Angleterre, n’ayant au contraire prouvé que «des faits à son honneur», les ministres lui accordèrent sa grâce après un mois d’emprisonnement en lui enjoignant de se rendre immédiatement à Tonnerre et de n’en plus sortir sans la permission du roi.

D’Éon se hâta d’obéir; il était en effet, comme le lui faisait remarquer son beau-frère, «sous lettre de cachet»; mais il ne quitta point Dijon sans avoir confié au sculpteur Marlet la commande de quelques petits médaillons qui devaient commémorer son passage dans la capitale bourguignonne.

Calmé par cette longue série d’aventures et redoutant sans doute la colère de ses ennemis, qui ne souhaitaient rien tant que de le voir «enfermé dans un couvent pour le reste de ses jours», d’Éon se décida à mener en Bourgogne la vie tranquille d’une vieille demoiselle de qualité, vie qu’il «avait si souvent enviée», disait-il avec plus de résignation que de sincérité. La modeste pension du roi lui permit de remettre en état sa maison de Tonnerre; il y ajouta une aile, orna de «terrasses et de parterres» son parc, où courait la rivière d’Armançon, et parvint même à faire abattre une chapelle qui gâtait la vue de son hôtel, «sans se brouiller avec la Sainte Mère l’Église». Il échangeait avec le prieur de Saint-Martin «le buis contre la marjolaine», replantait ses vignes et surveillait ses vendanges, dont le produit gagnait à petites journées la capitale pour figurer sur la table des ministres, de MM. Amelot et de Vergennes. Il réservait ses meilleurs crus à ses anciens protecteurs, qui se montraient aussi touchés du souvenir que friands de ces présents:

J’ai reçu, Mademoiselle, lui écrivait la comtesse de Broglie au premier janvier 1780, les soixante-cinq bouteilles de vin de Tonnerre que votre lettre annonçait; j’aurais bien désiré que vous ne vous en fussiez point privée; il ne m’était pas nécessaire d’avoir ce témoignage de votre façon de penser pour être convaincue de votre attachement pour M. de Broglie: les preuves que vous lui en avez toujours données me persuadent qu’elles ne varieront jamais. J’en reçois l’assurance avec la reconnaissance qu’elle m’inspire. J’ai l’honneur d’être, Mademoiselle, votre très humble et très obéissante servante[242].

Ce billet paraît être le dernier que d’Éon reçut de cette puissante famille dont il avait été le client dès sa jeunesse et plus tard le zélé défenseur. Les Broglie étaient alors dans un oubli pire que la disgrâce, et la mort du comte, que les déceptions et les injustices avaient miné, allait porter à cette maison un coup dont elle se relèverait péniblement. C’était ce moment difficile qu’en courtisan du malheur d’Éon avait su choisir pour marquer au ministre le souvenir qu’il gardait de son appui dans une carrière si prématurément et si fâcheusement brisée. Sa nouvelle vie lui laissait le temps de réfléchir sur ses erreurs passées et, bien qu’il s’efforçât de se montrer satisfait de son séjour dans son pays natal, il ne parvenait pas à cacher ses regrets et à convaincre ses correspondants, car à la même date du 1er janvier 1780 le général de Monet, qui avait connu toutes ses aventures, lui écrivait:

J’envie la tranquillité dont vous devez jouir, Mademoiselle, avec vos dieux Pénates; je souhaite que vous la regardiez avec cette philosophie que je vous connais, et dont vous avez eu dans le courant de votre vie tant d’occasions de faire un bon usage. Vos moments de loisir seront probablement bien employés pour l’utilité de nos successeurs et les réflexions que des circonstances heureuses ou malheureuses (car il me serait assez difficile d’en faire la discussion) vous donnent le temps de leur laisser par écrit, seront également un grand bien pour leur instruction, et un moyen de donner le dernier lustre à l’histoire intéressante de votre vie; mais quoi qu’il en soit, à vous dire le vrai, j’aimerais mieux vous savoir à Paris qu’à Tonnerre: vous n’y verriez cependant que bien des gens affectés des réformes que la sagesse de nos ministres a jugées nécessaires et justes pour trouver des fonds pour soutenir la guerre sans nouveaux impôts; il vaut donc mieux, dans les moments critiques où nous sommes, être loin du fracas.

En attendant des circonstances plus heureuses, je vous félicite de votre position présente, personne n’étant avec un plus inviolable attachement que moi, Mademoiselle, etc...

Comte de Monet[243].