D’Éon songeait bien, comme on le lui conseillait, à laisser à la postérité le récit détaillé de ses hauts faits. La courte ébauche qu’il avait écrite de sa vie lors de son retour en France lui semblait insuffisante, car elle passait sous silence l’événement capital de sa carrière, ses démêlés avec son ambassadeur et aussi sa mission secrète en Angleterre; mais le moment eût été mal choisi et eût fourni à ses ennemis de nouveaux sujet de plainte. Aussi s’occupait-il à des travaux moins périlleux; il projetait un ouvrage sur l’agriculture, correspondait sans cesse à ce sujet avec M. de Buffon, qui lui envoyait ses œuvres, discutait avec lui le mérite des traités nouveaux et consentait même à lui fournir les documents qui lui manquaient. Le marquis de Poncins lui soumettait son livre qui venait de paraître sur «l’agriculture et la guerre» et estimait que le comble serait mis à sa gloire «si au suffrage du plus grand roi s’ajoutait celui de la femme la plus célèbre qui ait jamais illustré les annales du monde[244]». De Lalande, Cassini l’informaient de leurs découvertes. Mais cette intéressante correspondance ne suffisant pas, au jugement de d’Éon, «à dissiper l’air de bêtise que l’on respire en province», il travaillait assidûment avec l’aide de M. de Palmus à dresser la généalogie de sa famille. Il le fit d’ailleurs sans la moindre modestie ou plutôt avec l’abondante imagination dont il avait déjà donné tant de preuves, car, après avoir épuisé la lignée de ses auteurs qui durant les deux derniers siècles avaient fait preuve en Bourgogne d’une noblesse assez mince, il s’était recherché des ancêtres beaucoup plus reculés en Bretagne et s’attribuait même dans cette province les alliances des plus puissantes maisons. Or, parmi ces familles quelques-unes subsistaient encore qui ne se montrèrent pas également flattées de la parenté que leur offrait l’illustre héroïne et la repoussèrent assez bruyamment. D’Éon eut donc à soutenir un long procès contre M. de Kergado, à l’occasion duquel il répandit, suivant sa coutume, quantité de mémoires et de libelles, mais qui, néanmoins, ne se termina pas à l’avantage de ses prétentions[245]. Cette affaire était à peine terminée que d’Éon sentit de nouveau et plus cruellement le poids de son oisiveté qu’il ne parvenait pas à distraire, et la hantise des aventures lointaines s’empara une fois encore de lui. Il chercha à s’évader de la province où il était confiné par ordre du roi, comme en une prison, et supplia de nouveau qu’on lui permît de mettre au service des Américains une épée qui, bien que rouillée, pouvait encore rendre d’utiles services. Tout comme un an auparavant, il essuya un refus catégorique et, bien que sa requête lui valût la liberté de revenir à Paris et à Versailles, lorsqu’il le désirerait, il resta très affecté de cet échec. Mais il n’était pas dans son caractère de se tenir pour battu; puisqu’on l’empêchait de combattre en personne, il trouverait tout de même le moyen de s’illustrer dans la campagne qui commençait. Il n’irait pas à la guerre, mais il s’y ferait représenter et l’expédient qu’il imagina pour combattre ainsi par procuration fut d’armer une frégate qui porterait le nom de la Chevalière-d’Éon.
Le Journal de Paris, dans ses numéros du 8 septembre 1780 et du 8 janvier 1781, publia les lettres échangées entre MM. Le Sesne, armateurs à Paris, et Mlle la chevalière d’Éon. Ces messieurs sollicitaient, par leur première lettre, qu’il leur fût permis de donner le nom de l’illustre chevalière à l’un des deux bâtiments qu’ils armaient à Granville pour faire la course aux dépens des Anglais; cette frégate était «déterminée pour être armée de 44 canons de 18 et 24 livres de balle en batterie et 14 de 8 livres sur ses gaillards, 18 obusiers et 12 pierriers, avec un équipage de 450 hommes choisis et sous le commandement en chef, ainsi que de toute l’expédition, d’un capitaine distingué par son expérience et sa réputation».
«Il suffira certainement, Mademoiselle, ajoutaient MM. Le Sesne et Cie, de présenter un nom aussi recommandable aux amateurs de cette entreprise, pour que chacun s’efforce de participer à la gloire qui l’accompagne et se remplisse de l’esprit qui vous anime pour l’avantage et le bonheur de l’État.»
La réponse de d’Éon à cette flatteuse requête était écrite sur le ton d’une dignité fière et protectrice:
Paris, le 2 décembre 1780.
J’ai reçu ce matin, Messieurs, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire hier, pour donner mon nom à la frégate de 44 canons que vous faites construire à Granville et qui est déjà fort avancée dans sa construction.
Je suis trop sensible à l’honneur que vous voulez bien me faire et trop pénétrée des sentiments patriotiques qui animent votre génie, votre zèle et votre courage pour le service du roi, contre les ennemis de la France, pour ne pas, en cette occasion, faire tout ce que vous désirez de moi afin de contribuer promptement et efficacement au but salutaire et glorieux de vos désirs.
Je connais, aussi, Messieurs, tout le soin que vous apportez pour le choix d’un excellent capitaine de vaisseau, celui d’officiers expérimentés et des braves volontaires qu’ils prendront. Avec ces sages précautions, de l’économie dans votre finance, et une grande audace dans le combat, votre entreprise doit être couronnée de succès.
Mon seul regret dans ma position présente est de n’en être ni compagne ni témoin; mais si mon estime particulière peut accroître votre zèle, les étincelles de mes yeux et le feu de mon cœur doivent naturellement se communiquer à celui de vos canons à la première occasion de gloire.
J’ai l’honneur d’être, avec tous les sentiments distingués que vous méritez à si juste titre, etc...[246]