MM. Le Sesne firent paraître, en même temps que cette réponse, une nouvelle lettre où, en exprimant à l’«héroïque chevalière» toute leur reconnaissance pour le précieux patronage qu’elle daignait leur accorder, ils déclaraient qu’ils ne sauraient trouver un meilleur témoignage de leur gratitude que de soumettre à Mlle d’Éon le choix du capitaine, des officiers et des volontaires de la frégate qui devait porter son nom.

A la suite de cette lettre parut une nouvelle réponse de d’Éon, empreinte de cette humilité qui sied aux héros:

Paris, le 15 décembre 1789.

J’ai à répondre, Messieurs, à la nouvelle lettre dont vous m’avez honorée le 4 de ce mois.

Si j’avais prévu les conséquences qui résultent de la réponse que j’ai cru devoir faire à votre demande gracieuse de nommer une de vos frégates, je me serais bien gardée d’accepter cet honneur. Les louanges que cette déférence m’attire de votre part donnent de mes talents et de mon mérite une idée qui ne peut s’accorder avec l’opinion que je dois en avoir.

Quant au choix du capitaine de vaisseau, des officiers et volontaires qui désirent se distinguer sur votre armement, je crois, Messieurs, qu’il suffit d’ouvrir à nos marins et à nos militaires une carrière de gloire et d’utilité au gouvernement pour les voir s’y présenter en foule et acheter aux dépens de leur fortune et même de leur vie le droit de la parcourir, en sorte que je regarde ce choix bien plus difficile à faire par le grand nombre de concurrents que par le mérite et le courage: qualités naturelles à tous les militaires français, que je suis plus dans le cas d’applaudir et d’imiter que de juger.

Il ne manqua pas, en effet, de gens en quête d’aventures pour solliciter un poste sur la Chevalière-d’Éon. Les papiers de d’Éon contiennent nombre de lettres de ce genre, et le bruit courut même que la chevalière en personne s’embarquerait sur le vaisseau qui porterait son nom.

Malheureusement, l’argent des actionnaires n’affluait pas rue de Bailleul, chez MM. Le Sesne et Cie, en la même abondance que les demandes d’engagement. Un extrait du Journal de Paris, contenant les lettres échangées entre les armateurs et Mlle la chevalière d’Éon, avait été lancé sous forme de prospectus et adressé à toutes les personnes susceptibles de s’intéresser à l’entreprise. La vignette même représentant la Chevalière-d’Éon entourée de vaisseaux ennemis et faisant feu de ses deux bords ne décida pas les souscripteurs, et l’entreprise dut être abandonnée. Pareille tournure d’un si beau projet ne faisait pas l’affaire de ceux à qui d’Éon avait déjà distribué des emplois sur sa frégate. Un certain «mestre de camp de dragons», qui signe seulement de son initiale et qui avait été choisi pour commander le bâtiment, lui écrivait, le 14 juillet 1781, de Granville, où il s’était avisé d’aller surveiller les préparatifs de l’expédition:

L’armement de la Chevalière-d’Éon, ma très ancienne et très loyale amie, ne prend pas cette tournure que j’aurais désirée pour vous, pour M. Le Sesne et pour moi, malgré tous les mouvements que je me suis donnés et que je ne cesse de me donner. Je ne dois point vous cacher, mon ancienne amie, que ce vaisseau qui doit porter votre nom n’existe encore que dans l’imagination de M. Le Sesne, qu’il n’y a pas sur le chantier à Granville un pied de bois sur quille destiné à la construction de ce vaisseau. Il est bien vrai que M. Le Sesne avait fait acheter une portion de bois destiné ad hoc, qui, n’ayant pas été payée, a été saisie, et, pour éviter les suites désagréables, il a été envoyé dernièrement ici un certain M. Agaste pour arrêter les poursuites; mais tout cela ne fait pas et ne fera pas construire le vaisseau la Chevalière-d’Éon...

L’affaire engagée par MM. Le Sesne et Cie échoua donc faute d’argent et d’Éon se vit réduit à licencier le personnel qu’il avait engagé pour combattre sous ses couleurs; l’idée toutefois ne fut pas perdue et quelques mois plus tard d’autres armateurs, MM. Charet et Ozenne, de Nantes, donnèrent le nom de Chevalière-d’Éon, nom qui leur parut sans doute symboliser l’audace heureuse et fertile en expédients, à l’un des vaisseaux qu’ils armèrent pour convoyer les marchandises échangées, en dépit de la guerre navale, avec les colonies françaises de l’Amérique et de l’Inde[247].