D’Éon ne semble pas s’être mêlé de cette nouvelle entreprise, découragé sans doute par l’insuccès de la première; mais il demeura à Paris où cette affaire l’avait appelé; il ne se présenta plus à la Cour et ne résida dans la capitale que durant l’hiver de 1780-1781. Il habitait alors la maison de Mme de Brie, rue de Grenelle-Saint-Germain, et s’y tenait fort calme auprès de son ami Drouet, l’ancien secrétaire du comte de Broglie; ses relations d’autrefois venaient l’y réclamer. C’était Mme Tercier qui, le priant à dîner, lui promettait «de parler affaires secrètes à s’en époumonner». Le marquis de Courtenvaux, de la famille de Louvois, qui l’appelait «sa chère payse», envoyait son carrosse prendre la chevalière «au pont tournant des Tuileries» et tous deux allaient visiter l’abbaye de Port-Royal des Champs et le château de Bagatelle, propriété du comte d’Artois, ou bien, traversant le Bois de Boulogne, déjà très fréquenté, ils allaient entendre les belles voix des dames de l’abbaye de Longchamp qui, au temps du carême, attiraient la société la plus élégante et, paraît-il, la moins recueillie[248]. D’Éon vivait en touriste, désireux de connaître les embellissements et les curiosités de la ville qu’il avait quittée depuis plus de vingt ans et qu’il n’avait pu visiter lors de son retour d’Angleterre, tout occupé qu’il était de son avantageuse métamorphose. Le petit agenda qu’il tint alors laisse deviner qu’il n’était pas insensible aux charmes nouveaux du boulevard. S’il ne fréquentait pas le Café Turc, les Babillards et le Café Sergent, où se fût trouvée très déplacée une vieille demoiselle de condition, il goûtait fort le Théâtre des Danseuses du roi que Nicollet venait de transformer, et où, en place de pantomimes, on commençait à donner de véritables pièces. Il visitait même la fameuse boutique de Curtius, qui offrait en spectacle les «mannequins illuminés», les figures en cire de la famille royale et des principaux personnages d’actualité. L’impresario, informé de sa venue, voulut en profiter pour prendre son portrait. Mais il faut croire que d’Éon se souciait peu de figurer en effigie au milieu de l’illustre compagnie qui se trouvait réunie dans les Salons du boulevard du Temple, car Curtius dut à quelque temps de là supplier la chevalière de lui accorder cette grâce. D’Éon ne put céder à ces nouvelles instances, car il avait déjà quitté Paris. La lettre de Curtius le rejoignit à Tonnerre, où les soins de son petit domaine l’avaient rappelé au retour du printemps.

Depuis lors, et jusqu’en 1785, sa vie s’écoule paisiblement, sans qu’aucun événement digne d’être rapporté vienne la troubler ou même l’animer. Les voyageurs illustres ne manquent pas de le saluer au passage; ils consacrent les loisirs du relais à s’entretenir avec l’héroïne bourguignonne et à admirer ce singulier personnage qui n’est pas une des moindres curiosités de la route. C’est ainsi que le prince Henri de Prusse, que d’Éon avait connu en Allemagne, voulut revoir l’ancien capitaine de dragons. Il ne dédaigna pas de souper à la table de la chevalière et de sa vieille mère, fort intimidée par la présence d’un aussi illustre convive[249]. Un de ces intrépides pèlerins, qui joignait au don d’observer avec finesse le talent de conter avec charme, le comte d’Albon, griffonnait sur un carré de papier, scellé en toute hâte de l’empreinte d’un écu, ce laconique billet de regrets:

Le comte d’Albon salue, embrasse et aime Mlle d’Éon de tout son cœur; il passe en poste à Tonnerre et est pressé et désespéré de ne pouvoir aller lui répéter combien sont sincères les sentiments qu’il lui a voués pour la vie.

D’Éon est accueilli avec la même cordialité dans les châteaux voisins: à Persey, chez le comte d’Ailly; aux Croûtes, chez le vicomte de Lespinasse, et particulièrement à Anci-le-Franc. Là se trouve réunie pendant l’été toute la famille de Louvois: le marquis et la marquise de Louvois, le marquis de Courtenvaux, Mme de Souvré. Les fêtes s’y succèdent, bals et saynètes où chacun des hôtes doit remplir son rôle. D’Éon fournit des costumes, des «habits bruns de camelot galonné» et lui-même, dont la vie s’est déroulée en si bouffonne comédie, fait partie de la troupe et se rend à l’invitation que ses voisins lui adressent le 23 août 1782:

Mme de Louvois a l’honneur de faire mille compliments à Mlle la chevalière d’Éon et de la faire ressouvenir de la promesse qu’elle a bien voulu lui faire de venir vendredi au plus tard dîner et coucher à Anci-le-Franc. La société compte sur la complaisance de Mlle la chevalière pour se charger d’un petit rôle qui ne consiste qu’à tenir une boutique et à chanter le couplet suivant:

BOUTIQUE DU PERRUQUIER
(Mlle d’Éon)
Air de la Béquille du père Barnabas.
Ici nous réparons
Le désordre des têtes
Qu’ont causé les tendrons
Dans leurs douces conquêtes.
Mais, hélas! quoique fille,
Je ne prétendrai pas
Relever la béquille
Du père Barnabas.

Le rôle était bien modeste pour un tel virtuose; mais la chanson grivoise ne dut pas déplaire au chevalier, qui s’ingéniait à égayer la galerie, fût-ce à ses dépens. Toujours recherché dans les châteaux voisins, il était aux yeux des habitants de Tonnerre et de tous les Bourguignons le compatriote célèbre, la gloire provinciale à qui revient de droit la présidence de toutes les réunions. C’est ainsi que le Père Rosman l’invitait à assister à la distribution des prix de l’école royale militaire d’Auxerre: «Votre présence, disait-il, ne peut qu’exciter vivement l’émulation et le zèle de nos élèves qui se destinent à l’état militaire, dans lequel vous vous êtes distinguée; je joins mes prières à celles de tous ceux qui ont entendu parler de vos talents et de votre mérite (et c’est toute la ville)...[250]»

De Joigny, les officiers de Languedoc-dragons, dont le régiment se trouvait au passage du Weser aux côtés de l’escadron que commandait d’Éon, viennent en corps le visiter à Tonnerre, et quelques mois après l’invitent à venir prendre part à la fête qu’ils offrent à la femme de leur colonel. D’Éon répond alors au comte d’Osseville, chef d’escadron et secrétaire du régiment:

A Tonnerre, le 23 août 1781.

J’ai reçu hier, Monsieur, avec la sensibilité d’un jeune cœur femelle enté sur celui d’un vieux capitaine de dragons, l’invitation pleine d’honnêteté et d’agréments que vous m’avez fait l’honneur de me proposer, tant en votre nom qu’en celui de tous vos messieurs. Il m’eût été bien doux et bien agréable d’aller me ranger sous les guidons de Languedoc le jour de la fête que vous avez préparée à Mme la comtesse d’Arnouville qui, en ne laissant enchaîner son cœur que par son mari, a néanmoins le talent rare de captiver l’hommage de tous les dragons et de tous ceux qui ont le bonheur de la connaître. C’est bien à mon grand regret et chagrin que je suis forcée de rester chez moi à cause d’une espèce de coup de soleil que j’ai attrapé sur la tête en faisant construire une terrasse sur le bord de la rivière d’Armençon par les grandes chaleurs que nous avons eues il y a huit jours. Je suis entre les mains des médecins et désolée de ce contre-temps. J’ai trop bonne opinion et du régiment de Languedoc et de moi-même, monsieur, pour aller le jour même de votre fête vous présenter un vieux dragon sans tête. J’espère bien qu’après votre fête et la revue de l’inspecteur vous aurez le temps et l’occasion de venir dans quelques châteaux du voisinage de Tonnerre et que cela vous donnera celle, ou à quelques-uns de vos messieurs, de venir passer quelques jours chez Mlle d’Éon, qui se fera toujours honneur de recevoir de son mieux ses anciens compagnons.