Je vous prie instamment d’être auprès de M. et Mme la comtesse d’Arnouville et de tous vos messieurs de Languedoc, tant en général qu’en particulier, le fidèle interprète de mes regrets sensibles en cette occasion.

J’ai l’honneur d’être avec les sentiments de la plus haute considération et du plus parfait attachement que j’ai voué à tous les dragons et que je vous dois en particulier, Monsieur, votre, etc..., etc...

La chevalière n’était pas seulement la patronne des dragons, elle avait aussi son grade dans la franc-maçonnerie et était, en dépit du sexe qui aurait dû lui en fermer l’accès, convoquée aux «tenues» solennelles de la loge des Neuf-Sœurs:

Je m’estime heureux, lui écrivait le F∴ d’être auprès de vous l’interprète des sœurs de la R∴ L∴ qui vous prie de lui faire la faveur d’assister demain à la fête funèbre qu’elle consacre à la mémoire de ses FF∴ décédés. Je joins ici l’invite de cette fête où vous avez une place marquée comme maçon, comme littérateur, comme faisant la gloire de votre sexe après avoir fait tant d’honneur au nôtre.

Il n’appartenait qu’à mademoiselle d’Éon de franchir la barrière qui interdit l’accès de nos travaux à la plus belle moitié du monde. L’exception commence et finit à vous; ne refusez pas de jouir de votre droit, et si vous nous faites la faveur de vous rendre à mon désir, ajoutez-y celle d’arriver de bonne heure, afin de voir complètement une fête qui ne serait pas complète sans vous[251].

La popularité de d’Éon était à ce point établie en Bourgogne que les poètes qui chantaient les beautés de cette contrée fertile eussent cru en oublier le plus grand attrait et la plus récente gloire en omettant de célébrer les hauts faits de leur étrange compatriote. Aussi n’y manquaient-ils pas, comme en témoigne un petit poème que le prieur de Chablis écrivait en latin sur Tonnerre et où il traçait un portrait flatteur de la chevalière, tout en convenant cependant que son allure martiale s’accommodait mal de son virginal accoutrement[252].

Tant de célébrité faisait supposer beaucoup d’influence, et ses concitoyens, ses anciens camarades, ne doutant pas qu’il eût un grand crédit à la Cour et auprès des personnes en place, espéraient obtenir par son entremise les faveurs les plus variées. Les dragons sont naturellement très nombreux parmi ces solliciteurs: ils ambitionnent la croix ou une pension, une lettre de passe ou un congé. D’Éon accueille ces requêtes qui le flattent avec une bonne grâce inlassable, met à contribution ses nombreuses relations et s’adresse même à des personnages qu’il ne connaît point, mais dont il ne peut, à son sens, être inconnu. Des réponses, comme celle du marquis d’Espinay Saint-Luc l’assurant que «les égards dus à sa célébrité sont un sûr garant de l’effet de sa protection», ne faisaient d’ailleurs que confirmer d’Éon dans cette avantageuse appréciation de soi. Aussi dans cette année de 1783 s’efforce-t-il d’obtenir pour ses protégés des emplois dans la marine, dans la régie des aides, dans la maison du roi même.

Les religieux trouvent en lui un avocat toujours bienveillant: c’est l’abbé de Molly-Billorgues qui, apprenant que l’on va former une maison à Madame Élisabeth, sœur du roi, le prie d’obtenir de M. Amelot le titre d’aumônier de la princesse; c’est l’abbé de Lacy qui sollicite d’être attaché à un régiment; une autre fois d’Éon n’hésite pas à s’adresser directement à l’évêque-duc de Langres, Mgr de la Luzerne, au profit d’un prieur qui craint d’être dépossédé d’un bénéfice obtenu par «un arrêt subreptice»; plus tard enfin, c’est à l’archevêque de Paris qu’il recommande un vicaire d’Épineul en butte à des vexations de la part de ses ouailles.

C’est aussi à ce moment, où toutes ses incartades semblent effacées dans le souvenir de ses contemporains par la célébrité qu’il a su se créer, que d’Éon songe à sa famille. Celle-ci se trouve alors dans une bien misérable situation. Son beau-frère est sans ressources, ayant contracté de nombreuses dettes à Tonnerre; d’Éon doit consacrer à les payer plusieurs quartiers de sa petite pension et sollicite pour M. O’Gorman d’abord une place de visiteur de la poste aux chevaux, puis un consulat en Amérique. Il s’intéresse particulièrement à l’aîné de ses neveux; il compte l’adopter et en attendant lui permet de porter le nom de d’Éon. Le chevalier O’Gorman-d’Éon sort de l’École militaire et veut prendre part à la guerre d’Amérique sur le conseil de son oncle qui, pour les frais de son équipement, lui remet 700 livres; il s’embarquera sur la Cérès, «où le comte de la Bretonnière l’a accepté. M. de Tréville promet de faire tout ce qui dépendra de lui pour contribuer à l’avancement du jeune officier[253]» et M. d’Estaing «s’intéresse à lui autant qu’à la Jeanne d’Arc moderne», dont l’intrépide marin eût souhaité d’être le «chevalier loyal[254]». Le jeune homme est à peine arrivé en Amérique qu’il s’y conduit vaillamment et que le comte Mac Nemara s’empresse de témoigner à la chevalière combien il est heureux «d’avoir avec lui un tel camarade». L’avenir semble sourire au jeune officier que son chef traite aussi familièrement, et d’Éon, qui lui a ouvert les portes de sa carrière, le suit par l’imagination dans ces pays lointains qu’il eût tant désiré parcourir lui-même. L’héroïne tonnerroise, confinée dans sa modeste demeure, voit en son neveu ses espoirs réalisés; elle ne s’intéresse guère à l’orage qui gronde en France et qui éclatera bientôt. Elle est en relations suivies avec les généraux et les amiraux qui luttent aux colonies, les félicite de leurs succès, et ils s’en montrent flattés:

C’est toujours avec un nouveau plaisir, Mademoiselle, lui écrit le marquis de Bouillé, que je vois les lettres que vous voulez bien m’écrire; vos parents et protégés sont on ne peut pas mieux recommandés auprès de moi et ils ne peuvent pas avoir de meilleurs titres.