M. Rougeot est actuellement commandant de l’artillerie dans le régiment de la Martinique; il n’a pas été possible de le placer plus avantageusement. Le jeune O’Gorman a été fort malade; je lui ai procuré une gratification et il n’est pas en mesure qu’on fasse davantage pour lui; par la suite peut-être se présentera-t-il des circonstances favorables.
J’ai été jusqu’ici très heureux et la fortune m’a traité comme une maîtresse, mais si vous n’étiez pas la chevalière d’Éon, je vous dirais qu’elle est femme et conséquemment sujette à des caprices. Ce pauvre Grasse en a essuyé un terrible: il est vrai qu’il est vieux, que je suis encore jeune et qu’elle aime les jeunes gens; je vais donc encore briguer ses faveurs, et si elle me tient rigueur, il faudra la violer. Vous voyez que je pense comme un ancien dragon[255]...
Le jeune O’Gorman ne pouvant continuer à seconder le brave marquis dans son corps-à-corps avec la fortune, d’Éon s’inquiète aussitôt de son retour et obtient pour lui un brevet de lieutenant, grâce à M. de Sartine:
J’apprends avec plaisir, Mademoiselle, que monsieur votre neveu a été compris dans la dernière nomination des aspirants-gardes de la marine; je vous en félicite et je suis charmé d’avoir pu y contribuer par mon intérêt. Je ne doute pas qu’il ne suive les bons exemples que sa famille lui offre, je ne suis pas surpris des succès de son frère aîné: ils se distingueront tous deux s’ils suivent vos conseils.
J’ai l’honneur d’être bien sincèrement, Mademoiselle[256]...
Tandis que d’Éon voit ainsi couronnés de succès les efforts qu’il a faits pour engager ses neveux dans une carrière honorable, il songe à quitter non seulement Tonnerre, mais la France. La paix qui vient d’être conclue avec l’Angleterre lui ouvre de nouveau les portes de ce pays où il a pris la soif de la liberté. Des affaires urgentes l’y appellent aussi: sa riche bibliothèque, sa collection d’armes de prix y sont restées aux mains de créanciers qu’il n’a pu désintéresser et qui le menacent sans cesse de faire vendre leur gage. Il supplie le comte de Vergennes de lui accorder de nouveaux secours et, en dépit d’un refus catégorique, n’en persiste pas moins dans son parti.
C’est au milieu de l’été 1785 qu’il revient à Paris où la duchesse de Montmorency lui offre l’hospitalité; il revoit ses anciens et fidèles amis, les Campan, les Fraguier, les Tanlay, et est même introduit dans une famille promise à une brillante fortune: il est présenté à la comtesse de Beauharnais qui bientôt «raffole» de lui. La même curiosité qu’il avait éveillée autrefois semble renaître alors; mais les motifs impérieux qui le rappellent à Londres l’obligent à s’y soustraire et, le 25 novembre 1785, il quitte sa patrie où il ne reviendra plus désormais.
CHAPITRE XI
D’Éon retourne à Londres pour payer ses créanciers.—Il y retrouve sa popularité d’autrefois.—Il cherche à vendre ses collections et manuscrits.—Premières nouvelles de la Révolution: la citoyenne Geneviève d’Éon se signale par son ardent jacobinisme.—Pétition à l’Assemblée nationale.—Pour gagner sa vie d’Éon donne des assauts publics: il est blessé.—Maladie et vieillesse de d’Éon.—Il meurt à Londres le 21 mai 1810.