Les affaires qu’il allait avoir à régler à Londres étaient en effet des plus embrouillées. Depuis plusieurs années un créancier, à qui lors de son retour en France il avait laissé la garde de sa bibliothèque et de ses papiers, le sieur Lautem, réclamait à son débiteur, qui faisait la sourde oreille, le remboursement de 400 livres sterling. N’obtenant rien de d’Éon lui-même, Lautem avait eu recours au comte de Vergennes et n’avait pas négligé de souligner sa requête d’une discrète menace: «Les effets de d’Éon, disait-il, sont un nantissement et non un dépôt; je pourrais donc les faire vendre, mais je ne veux pas vendre des papiers d’État. Né à Bruxelles, sujet de Sa Majesté Impériale, alliée du roi de France, je ne serais pas flatté d’avoir amusé les Anglais aux dépens d’un Français qui a logé chez moi; mais Mlle d’Éon ne mérite plus aucun ménagement de ma part.» Le ministre fit répondre par le premier commis Durival que «les arrangements que le roi avait bien voulu autoriser en faveur de Mlle d’Éon pour faciliter son retour dans sa patrie et la remise qu’elle avait faite en conséquence des papiers de sa correspondance, ne permettaient pas de supposer qu’elle en eût laissé aucun de quelque valeur» entre les mains du sieur Lautem. Il faut croire toutefois que la confiance du comte de Vergennes n’était pas entière, car s’il n’envoyait pas les 400 livres sterling, il offrait du moins 200 louis. D’ailleurs la transaction ne fut pas acceptée par Lautem, qui se résolut à faire annoncer la vente publique à Londres de tous les papiers appartenant au chevalier. L’effet de cette publication fut immédiat. D’Éon reçut aussitôt l’autorisation de passer lui-même en Angleterre pour y liquider sa situation, et une somme de 6,000 livres lui fut donnée pour désintéresser ses créanciers. Il se rendit à Londres le 18 novembre 1785 et s’y réinstalla chez le sieur Lautem, lui témoignant si peu de rancune qu’il est difficile de croire que le créancier et le débiteur ne s’étaient pas mis d’accord pour organiser cet habile chantage. Outre Lautem, son hôte, d’Éon paya les plus exigeants de ses créanciers. Rentré en possession de ses livres et de ses documents, il put se remettre à écrire, car jusqu’à la fin de sa vie il fut un terrible noircisseur de papier; les événements auxquels il avait été mêlé, et qui à mesure qu’ils reculaient dans le passé grandissaient dans sa complaisante imagination devinrent le thème de récits cent fois interrompus et toujours repris sous une forme nouvelle, plus grandiloquente et plus recherchée. Il se remit à lancer des opuscules dans la société anglaise; à entretenir le public par l’intermédiaire des gazettes, qui trouvaient à la fois en lui un rédacteur toujours fertile en expédients et une réclame pour des lecteurs avides de singularité[257]. Il consentit même, tant était grande son impatience d’agir, à utiliser de nouveau les services de l’aventurier Morande qu’il avait jadis si fort maltraité. Celui-ci, d’ailleurs, n’avait pas gardé rancune à d’Éon: «Je vous ai aimée sincèrement, écrivait-il, vous avez paru m’être attachée; un vent sombre est venu souffler sur nous et nous a ballottés l’un et l’autre un moment, mais dix ans de calme ont dû nous remettre dans notre assiette ordinaire.»

L’intrigue était en effet l’assiette habituelle du sieur de Morande et il s’y retrouvait toujours en équilibre, n’ayant rien perdu que sa dignité dans ses volte-faces successives. Ce fut lui qui servit d’intermédiaire à d’Éon auprès des éditeurs de Londres comme aussi auprès des gens d’affaires et, à l’occasion, des usuriers. Ce n’est pas d’ailleurs que la chevalière d’Éon fût privée de relations; elle en avait beaucoup, des plus honorables et même des plus hautes. D’Éon fut accueilli, dès son arrivée à Londres, par M. Barthélemy, chargé d’affaires en l’absence de l’ambassadeur de France, le marquis de la Luzerne, pour lequel il avait reçu du comte de Vergennes des recommandations particulières. Il semble que l’honnête homme que fut Barthélemy ne conçut jamais le moindre doute sur la véritable personnalité de la chevalière d’Éon. Il se montra en effet, pendant toute la durée de son séjour à Londres, particulièrement galant et empressé auprès de sa renommée compatriote, lui envoyant continuellement son carrosse pour l’amener dîner à l’ambassade, lui servant de cavalier quand elle acceptait l’invitation de quelque grand seigneur anglais et passant chez elle plusieurs fois par semaine pour lui «faire sa cour». De 1785 à 1789 il ne lui adressa pas moins de cent soixante-dix-huit lettres et billets que nous avons retrouvés dans les papiers du chevalier. Les invitations sont toutes rédigées dans la forme la plus aimable et la plus respectueuse, comme celle-ci, qui fut adressée à «Mademoiselle la chevalière d’Éon» le 5 octobre 1788:

M. le duc de Piennes et M. le chevalier de Caraman, qui viennent d’arriver de Newmarket, ont accepté de dîner demain avec moi. Je désire plus que je ne saurais vous l’exprimer, Mademoiselle, que vous soyez libre et que vous veuilliez bien être de la partie. Il n’y en a pas d’agréable quand vous n’en êtes pas. Nous serons peu de monde, car le temps me manque pour inviter des personnes de notre connaissance commune.

Je suis avec respect, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

Barthélemy[258].

L’évêque de Langres avait d’ailleurs très chaudement recommandé d’Éon à son frère le marquis de la Luzerne, ambassadeur de France, qui, par une curieuse coïncidence, se trouvait avoir connu jadis le chevalier à l’armée du maréchal de Broglie. C’est à ces anciennes relations de jeunesse que fait allusion la lettre suivante que le marquis de la Luzerne lui adressa dès son retour à Londres, après un congé passé en France:

L’évêque de Langres a été longtemps à la campagne, Mademoiselle; il ne m’a remis votre lettre qu’au moment de mon départ pour Londres. J’y ai vu avec bien de la reconnaissance que vous vouliez bien penser à moi et vous rappeler notre jeunesse. Soyez bien persuadée que je vous ai suivie depuis cette époque avec beaucoup d’intérêt et que j’ai fort regretté que les différentes positions de notre vie nous aient éloignés l’un de l’autre. Je serai charmé de vous voir à Londres et de vous renouveler de vive voix les sentiments de l’ancien et tendre attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur.

Le marquis de la Luzerne[259].

Soit chez son ami Barthélemy, soit chez l’ambassadeur, avec qui il conserva toujours les bons rapports si curieusement renoués après de longues années d’intervalle, d’Éon rencontrait tous les Français de distinction qui séjournaient ou passaient à Londres: c’étaient le duc de Chaulnes et le marquis du Hallay, le prince de la Trémoille et le marquis d’Hautefort, le prince Rezzonico, neveu du pape Clément XIII; M. de Calonne; l’ancien abbé du Bellay, le vicaire général du diocèse de Tréguier. Il gardait ainsi contact avec la meilleure société française. Grand écrivassier il entretenait du reste une volumineuse correspondance. Plusieurs de ses amis lui envoyaient régulièrement de France des nouvelles sur tout ce qui pouvait l’intéresser; c’est Drouet, son ancien collègue dans la diplomatie secrète, qui confie à la comtesse Potocka une lettre où, après lui avoir exprimé son impatience de le voir revenir en France, il l’entretient du grand scandale du jour, le procès du cardinal de Rohan, «l’affaire du collier»:

On ne s’est jamais autant entretenu de cette grande affaire que dans ce moment-ci. M. Cagliostro a donné un mémoire qui lui fait beaucoup de partisans. Comme bien des gens l’annoncent un escroc, un charlatan, un empirique et le jugent ainsi d’après sa conduite à Varsovie, où il était en 1777, j’ai été voir hier le comte Rzewusky qui dans cette même année était tout puissant en Pologne. Il m’a dit que lorsque Cagliostro arriva, il ne laissa pas ignorer qu’il avait des connaissances en physique et en médecine, et même en alchimie. Un prince Poninsky, désirant beaucoup faire de l’or, se lia étroitement avec Cagliostro; ayant vu Madame, il en devint amoureux; peu après, il lui offrit des diamants qu’elle refusa; il s’adressa au mari, et à force d’instances il obtint de lui de consentir à ce que sa femme acceptât les diamants. Poninsky n’ayant pu obtenir ce qu’il espérait de Mme de Cagliostro et ne voulant pas être dupe, dénonça Cagliostro comme escroc et obtint de reprendre ses diamants qu’on lui aurait remis s’il les avait demandés.