Peu de jours après l’arrivée de Cagliostro à Varsovie la sœur du comte Rzewusky, craignant de perdre la vue pour un mal d’yeux auquel les médecins ne connaissaient rien, s’adressa à Cagliostro qui dans peu de jours la guérit parfaitement; cette dame, très riche, lui offrit 2,000 ducats: il les refusa; elle lui fit faire les mêmes offres par son frère, qui ne réussit pas mieux, et ni l’un ni l’autre n’ont pu faire accepter à Cagliostro la plus petite marque de reconnaissance[260].

Le brave Drouet en conclut avec le comte Rzewusky, qui lui a déclaré qu’il signerait tous ces faits de son sang, que Cagliostro est peut-être bien victime de quelque machination, hypothèse faite pour plaire à d’Éon de plus en plus enclin à ne voir partout que pièges et embûches.

Quelque temps après le même Drouet lui envoie des nouvelles de sa famille: son beau-frère O’Gorman a reçu la croix de Saint-Louis; l’aîné de ses neveux réussit à merveille: il ne sera pas longtemps, ajoute Drouet, sans avoir le brevet de lieutenant-colonel et avant trois ans il fera un mariage qui lui donnera de la fortune. Ses deux cadets sont partis au mois d’octobre dernier sur la même frégate destinée à faire une course de deux ans; à la fin de la campagne, ils auront l’un et l’autre le brevet de lieutenant de vaisseau[261]. Aussi Drouet exhorte-t-il «sa chère amie» à aimer ses neveux qui le méritent à tous égards. Il l’engage aussi à prendre un peu de patience pour le règlement de ses comptes.

C’est qu’en effet la liquidation en était singulièrement laborieuse. Dès son arrivée à Londres d’Éon avait intenté un procès aux héritiers de l’amiral Ferrers. Il accusait en effet le feu lord de n’avoir pas employé à payer ses dettes, ainsi qu’il en avait reçu mandat, l’argent qui lui avait été remis contre les papiers de la correspondance secrète, en exécution de la transaction signée le 5 octobre 1775 par le sieur Caron de Beaumarchais et la demoiselle d’Éon. Le procès avait été gagné sur le fond, mais l’exécution du jugement était pratiquement empêchée par les difficultés de toutes sortes que soulevaient les héritiers. Aussi d’Éon écrivait-il le 6 avril 1787 à son ami M. de la Flotte, premier commis aux Affaires étrangères, pour se plaindre que «cette restitution d’argent qui devait faire le bonheur et la tranquillité de sa vie en devint le tourment[262]». Il se déclarait infiniment fâché de demeurer encore en Angleterre; mais ajoutait que, tant qu’il ne pourrait retourner en France avec honneur, il n’y retournerait point.

En attendant l’argent qui lui était dû, il cherchait—car il fallait vivre—à en gagner quelque peu par ailleurs. Il s’occupait, dans l’intervalle des réceptions où il était convié et où il faisait fort bonne figure parmi la plus haute société, de toutes sortes d’affaires. Un jour il s’employait à rechercher un jeune homme qui avait fait une escapade à Londres; une autre fois il aidait de ses recommandations et de ses appuis un compatriote, le sieur Petit, désireux de fonder dans la cité une maison de commerce. Quelque temps après, c’est la vente d’une terre qui l’occupe; la terre est le marquisat de Cailly en Normandie, dont la duchesse de Montmorency-Boutteville désire se défaire, et d’Éon cherche un acquéreur dans ses relations anglaises. Il était du reste avec la duchesse dans de véritables rapports d’amitié, celle-ci lui écrivant le 30 mars 1788 qu’elle tenait un appartement prêt dans son hôtel du Petit-Montreuil pour le loger à son retour en France. Quelques mois plus tard, d’Éon s’adresse au garde des sceaux Barentin pour lui proposer l’acquisition d’une riche collection de manuscrits réunis par lui au cours de son aventureuse carrière. Le noyau de cette collection était formé par une précieuse série de papiers du maréchal de Vauban, dont d’Éon demandait d’ailleurs un si haut prix qu’en 1791 il n’avait pu trouver encore aucun acquéreur. Il se faisait d’ailleurs de l’intérêt et de l’importance de ces manuscrits une idée quelque peu exagérée, ne craignant pas d’écrire au comte de Montmorin:

Je laisse, monsieur le comte, à vos lumières et à votre pénétration le soin de pressentir combien il serait dangereux de laisser entre les mains des étrangers une collection si considérable et si supérieure en moyens d’attaque et de défense, qui peut-être, après les avoir endoctrinés, pourrait un jour, sans les rendre nos égaux, en faire des voisins ou des ennemis plus dangereux[263].

Mais la correspondance de l’aimable chevalière n’avait point trait seulement à des affaires d’argent, et d’Éon était d’humeur trop aventureuse pour ne pas savoir à l’occasion s’élever au-dessus des questions matérielles. Pendant cette période même où il dut se trouver aux prises avec les plus grands embarras pécuniaires, il ne manqua pas d’échanger chaque jour avec les personnages les plus divers des lettres du tour le plus enjoué. D’ailleurs les missives qu’on lui envoyait étaient parfois charmantes; qu’il suffise de citer celle-ci de l’abbé Sabatier de Castres, attaché à la maison du Dauphin; elle est, dans sa forme un peu maniérée, un parfait échantillon du style qu’employaient entre eux les plus «honnêtes gens» de l’époque:

Mademoiselle,

M. de Lançon, qui a eu la bonté de m’apporter lui-même votre charmante épître, en sera récompensé par le plaisir de vous remettre ma réponse. Il vient de m’apprendre qu’il partait demain pour Londres et je m’empresse de profiter de son voyage pour vous témoigner combien j’ai été flatté et suis reconnaissant des dix pages dont vous m’avez régalé. Je me plaindrais moins amèrement de votre absence si elle me procurait de temps en temps de pareilles épîtres; jamais on ne parla avec plus de gaîté d’une nation triste telle que l’anglaise, ni avec plus de raison et de philosophie d’une nation gaie et frivole telle que la nôtre. Il n’est donné qu’à vous, Mademoiselle, d’exprimer plaisamment les pensées les plus sérieuses et les plus profondes. C’est vraiment dommage que vous ne vous soyez point exercée dans l’art de Thalie! vous y eussiez mieux réussi que la plupart de nos comiques actuels, qui ne font rire que les ignorants ou les pervers, témoin l’auteur du Mariage de Figaro, qui, à propos de mariage, vient d’épouser sa maîtresse pour légitimer une fille de six ou huit ans qu’il en avait eue. A présent qu’il est riche, on est persuadé que sa femme qui est, dit-on, la quatrième, sera plus heureuse avec lui que ses devancières.

Je suis fâché, mais peu surpris, que le frère héritier de lord Ferrers ne lui ressemble point du côté de la probité, fâché puisque vous en souffrez, peu surpris parce que de trois de mes frères dont j’ai fait la fortune aux dépens de la mienne, il n’est aucun qui voulût sacrifier un louis d’or pour m’obliger, tant ils sont ingrats et aiment l’argent!