M. de Chalut, qui jouit d’une bonne santé et d’un excellent esprit, malgré ses quatre-vingt-deux ans, a été très sensible à votre offre obligeante et en profiterait s’il ne savait que les tableaux dont il pourrait se défaire ne valent pas la moitié de ce qu’ils coûteraient de port et de droits d’entrée en Angleterre. La dernière fois que je l’ai vu, il me chargea de vous renouveler ses remerciements et de vous présenter son respect. Vous savez sans doute qu’il a marié sa fille adoptive avec M. Deville, ci-devant premier secrétaire de M. le comte de Vergennes et à présent fermier général, et qu’il lui donne par contrat de mariage cent mille écus. M. de Lançon vous dira le reste, dans le cas que vous ne soyez pas au fait de cette aventure. Je lui porte envie, puisqu’il vous verra dans cinq ou six jours, et c’est vous dire que je ferais aussi le voyage d’Angleterre si je n’étais retenu ici par le besoin que j’ai de présider aux gravures et à l’impression de l’ouvrage qu’on m’a chargé de faire pour le Dauphin. Je me flatte que je ne serai point oublié dans vos libations. J’aurai lundi à dîner M. de Lançon et M. Le Vasseur, et c’est à votre santé et à celle de l’inestimable voyageur que nous sablerons le champagne que j’ai en réserve pour les bonnes occasions. Vendez promptement votre bibliothèque, vous n’en avez que faire; vos idées valent mieux que celles qui sont dans les livres: tirez-en le plus d’argent que vous pourrez, l’argent est nécessaire à ceux qui en font un aussi noble usage que vous, et revenez ensuite à Paris, où vous ne trouverez sans doute pas des princes de Galles qui vous recherchent, mais beaucoup de personnes qui, sans être héritières présomptives d’un trône, n’en sentent pas moins ce que vous valez et qui vous aiment plus que les meilleurs princes ne sauraient le faire.
Pardon de mon griffonnage. Le désir de profiter du départ de M. Lançon m’a contraint d’écrire à la hâte et avec une mauvaise plume, mais c’est avec réflexion et d’un très bon cœur que je vous renouvelle l’assurance des sentiments d’estime, d’admiration, d’attachement et de respect que je vous ai voués pour la vie et avec lesquels je suis votre très humble et très obéissant serviteur.
L’abbé Sabatier de Castres[264].
D’Éon était ainsi occupé à désintéresser ses derniers créanciers et à préparer son retour en France, lorsque de graves nouvelles parvinrent à Londres. La Révolution commençait, c’était du moins ainsi qu’on en jugeait en Angleterre, car beaucoup de ceux qui devaient être en France les premières victimes de l’émancipation populaire conservaient encore à cet égard les plus grandes illusions. Une curieuse lettre adressée à d’Éon le 2 juillet 1789 par M. de Tanlay, conseiller au Parlement, nous en fournit la preuve:
Vous voulez donc en Angleterre nous refaire la guerre? Cela serait bien maladroit. Je crois que les Anglais ont aussi besoin que nous de tranquillité, et nous prenons un parti qui nous rendra plus d’énergie nationale que le Français n’en a jamais eu, parce que nous gérerons nos affaires et celles du roi par nous-mêmes. Je conçois qu’on croit pouvoir se fonder sur un moment de révolution dans notre système de gouvernement, mais quand il est aussi avantageux pour une nation, qu’on la voit se montrer animée d’un patriotisme tel que celui qui nous dirige actuellement, que l’on voit un monarque faire tant de sacrifices à sa gloire et au bien de son peuple, ce n’est nullement le moment de croire avoir sur lui quelque avantage. J’espère que ce moment d’effervescence se calmera et que l’on nous laissera en paix faire des établissements qui doivent à jamais assurer le bonheur de la France, s’ils sont bien dirigés, comme il y a tout lieu de s’en flatter[265].
Les rêves idylliques de M. de Tanlay ne se réalisèrent pas: la Bastille fut prise, les Tuileries furent envahies et la guerre fut déclarée. D’ailleurs son correspondant ne manqua pas d’applaudir «aux victoires de la liberté»: la chevalière d’Éon devint la citoyenne Geneviève et, soit conviction sincère, soit peut-être aussi souci de tirer parti pour sa gloire de ce nouveau moyen de popularité, se signala en toutes circonstances par le jacobinisme le plus ardent.
A son instigation, un grand nombre de Français établis à Londres se réunirent à Turnham Green, le 14 juillet 1790, «pour célébrer publiquement l’anniversaire de la glorieuse Révolution et prêter le serment civique». D’Éon y lut un discours écrit dans le style déclamatoire et sentimental de l’époque et sa harangue fut si goûtée que toutes les gazettes anglaises la reproduisirent aussitôt:
Frères, amis, compagnons, compatriotes, Français libres, tous membres d’une même famille, soldats, citoyens voués à la défense de la Patrie régénérée, nous devons comme Français dans une terre étrangère être jaloux de donner à notre chère patrie de nouvelles preuves d’un zèle qui ne s’éteindra qu’avec nos jours.
Nous jurons avec allégresse, sur l’honneur et sur l’autel de la Patrie, en présence du Dieu des armées, de rester fidèles à la Nation, à la Loi et au Roi des Français; de maintenir de tout notre pouvoir la constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par Sa Majesté. Périsse l’infracteur perfide de ce pacte sacré, prospère à jamais son religieux observateur!
Oui, mes braves compatriotes, nous devons au péril de notre vie maintenir les décrets émanés de la sagesse du tribunal auguste de l’Assemblée nationale, qui vient d’élever sur des bases inébranlables l’édifice de notre félicité.