Ma chambre communiquait avec celle de mes parents, et n’était séparée de celle-ci que par une mince cloison de briques. Elle n’était pas luxueuse. Un lit de fer, une petite table de bois blanc, deux chaises de paille en composaient le mobilier. Je revois encore le papier qui la tapissait, un papier vert sombre, orné de tout petits anges roses qui volaient entre des banderoles fleuries. Mais le papier n’était plus vert, les anges n’étaient plus roses et les banderoles avaient presque disparu. Tout cela avait acquis, par le temps et le manque d’entretien, un ton uniformément pisseux, fort désagréable à voir. Sans compter que, décollé par l’humidité et mangé par la moisissure, le papier se déchirait en maints endroits, et pendait, le long du mur, ainsi qu’une peau morte.
Je n’habitais cette chambre que depuis deux ans, à peine. Autrefois, elle servait de débarras ; et il y avait de tout, de vieux vêtements, de vieux harnais, de vieux coffres, des sacs d’avoine et des rats. Moi, je couchais dans la chambre de mes parents qui était bien plus belle, car il y avait un lit, d’amples rideaux en reps grenat ; une peau de renard, un peu chauve et bordée de drap rouge, en guise de tapis ; une toilette d’acajou qui, dans la journée, faisait office de commode, et, sur la cheminée, entre deux flambeaux de bronze, une pendule dorée sous un globe. Il va sans dire que cela me paraissait le dernier mot du confortable et du faste… J’en fus, en quelque sorte, chassé, à la suite d’un incident que je n’hésite pas à raconter, à cause de son indicible tristesse.
Une nuit, je fus réveillé en sursaut… La lampe brûlait encore sur la table de nuit, et répandait dans la pièce une clarté lugubre… Quand on sort du sommeil, brusquement, violemment, les bruits, les ombres, les objets, même familiers, prennent une intensité et des formes, ou plutôt, des déformations extraordinaires. Le cauchemar ou le simple rêve subsiste en eux avec toutes ses exagérations et ses incohérences… Que s’était-il passé ?… Qu’avais-je vu ?… Qu’avais-je entendu ?… Je ne saurais le dire exactement ; ce que je sais, c’est que, sous l’impression de quelque chose d’anormal qui m’effraya, un craquement du lit, des voix rauques, des voix étouffées qui venaient du lit, des voix qui ressemblaient à des gémissements et à des râles… je me dressai, soudain, hors des draps, et, soudain, d’une voix épouvantée, d’une voix qui appelait au secours, je me mis à crier :
— Papa qui bat maman !… Papa qui tue maman !
Un gros juron… Puis la lampe s’éteignit… Puis, dans les ténèbres :
— Veux-tu bien te taire, animal !… Veux-tu bien dormir, petit imbécile !… Qu’est-ce qui lui prend à ce petit imbécile ?
C’était la voix de mon père, une voix sourde, un peu haletante, et furieuse…
— Oh ! cet enfant ! cet enfant !… ce maudit enfant !
C’était la voix de ma mère.
Et ce fut, ensuite, un assez long silence. Oh ! l’angoisse, la terreur, l’effarement de ce silence, qui me parut durer des siècles et des siècles.