L’illustre Écrivain. — Et les insinuations malpropres…? Et les allusions déshonorantes ?… ça vous est égal, à vous !… avouez, parbleu ?…

Mme Beauduit. — Le misérable ! mon Dieu !… le misérable !… Tant d’infamie ! Est-ce possible ?

L’illustre Écrivain. — Et si ce bruit se propage… s’il est prouvé que mes triomphes mondains ne sont rien… qu’il n’y a pas, dans ma vie, ces aristocratiques adultères, qui me font une auréole de chic, d’élégance exceptionnelle… comment voulez-vous que l’Académie me nomme ?…

Mme Beauduit, toujours atterrée. — Le misérable !

L’illustre Écrivain. — Et quand vous auriez inspiré cet article… pour qu’on dise partout que je vis de vous. Cela ne m’étonnerait pas… cela serait dans la logique de vos manœuvres… Eh bien, non !… j’en ai assez de cette persécution… En voilà assez !…

Mme Beauduit, elle se lève et marche sur l’illustre écrivain, les poings crispés. — Canaille… Canaille… tu me dois tout… tout… tout !… Ta fortune… tes succès, ta situation dans le monde… tu me les dois… Ce que tu es… le mensonge… l’effronté, le hideux mensonge que tu es… c’est moi qui l’ai fait… Qu’étais-tu donc, quand je suis allée t’arracher aux basses crapules de la vie… à ta sale brasserie… à ta sale choucroute ?… Je t’ai nourri… habillé, décrassé, façonné… Je t’ai donné de l’argent… Je t’ai donné tout… tout… tout ! Oui… ah !… oui !… on ne voyait que moi, partout !… Mais partout je te créais… Du petit morceau de boue que tu étais, et que j’avais ramassé dans les ordures du chemin, je faisais peu à peu une statue !… Et je n’avais qu’une joie, moi !… celle de te voir t’élever, t’élever, t’élever !… Misérable !… ma vie, à moi, elle a été tout entière de dévouement, de désintéressement… d’effacement… J’ai rogné, comme une avare, sur mes toilettes, sur ma table, sur les douceurs de mon intérieur, pour te donner, à toi, ce qu’il fallait… Et j’ai fait ce miracle d’imposer à la critique, au public, à tout le monde… l’imbécile, le rien… le dessous de rien que tu es !

L’illustre Écrivain. — Permettez !… Ah ! permettez !…

Mme Beauduit. — Et voilà ma récompense !… Eh bien, soit !… Je m’en vais de ta vie !… Ah ! nous allons rire maintenant !… Je te jure que nous allons rire…

L’illustre Écrivain, très noble. — Vous ne pourrez toujours pas m’enlever mon talent…

Mme Beauduit, avec un rire grinçant. — Son talent !… son talent !… Non, mais il croit qu’il a du talent !… Son talent !… Ah ! ah ! ah !… Il ne voit même pas la mystification que c’est !… Imbécile !… Eh bien, je vais leur montrer, moi, ce que c’est que ton talent !… Adieu !…