— Il y a, monsieur, une chose qui m’intrigue fort. Quand, dans la rue, je prends la défense d’une bête battue, on m’appelle Anglaise ! C’est évidemment un outrage qu’on me fait. Mais pourquoi ? D’abord je ne suis pas Anglaise, je n’ai même pas une goutte de sang anglais dans les veines. Et puis… malgré cette horrible guerre du Transvaal, dont je rougis pour eux, les Anglais méritent-ils qu’on nous jette leur nom à la face comme une offense et comme une ordure ? J’avoue qu’individuellement j’aime les Anglais, et je ne confonds pas le peuple anglais avec l’ignominie de son gouvernement. J’ai toujours admiré, à bon droit, il me semble, leur civilisation, leur bel et noble esprit de liberté, de justice et de progrès, leur humanité sincère. En dépit de cette guerre, dont j’ai horreur, je leur trouve de fortes qualités, et je leur dois quelques bonnes impressions. En voulez-vous un exemple ? C’était le 7 décembre dernier. Une très vieille dame de mes amies, Italienne par l’origine, Anglaise par le mariage, m’avait demandé d’aller passer quelques jours chez elle, à la suite d’un gros chagrin. Mon Dieu, oui, on peut être Anglais, et avoir tout de même de gros chagrins, je suppose. Un petit changement se fit dans la date précédemment fixée de mon voyage. Je l’écrivis à ma vieille amie qui, quoique verte encore et alerte, lit souvent à côté et brouille ainsi tout ce qu’on lui dit. Une traversée affreuse. Retard du bateau à l’arrivée de New-Haven, du train à Victoria, de moi à la gare de Richmund où je devais prendre le train pour Hampton-Wick. Une heure d’attente pour douze minutes de trajet.

— Voilà encore des choses dont les Anglais n’ont pas le monopole, dis-je. Il y a du retard partout.

— Oui, répondit gaiement ma voisine, ils en ont aussi en Angleterre.

Et elle continua :

— Vous connaissez sans doute cette délicieuse vallée de la Tamise, ces prairies si vertes, ces arbres si admirables, ces villas si jolies ? Mais, l’hiver, à neuf heures et demie du soir, il est difficile de jouir de cette beauté. Il pleuvait un peu, une petite pluie fine, que le vent fouettait et qui vous pénétrait, à travers les vêtements, jusqu’au corps.

— Heureuse pluie, songeai-je. Mais je me gardai bien d’exprimer cette exclamation, car, à tout prendre, je ne suis pas vaudevilliste et le commis voyageur d’autrefois qu’on prétend que je suis…

Ma voisine poursuivait d’une voix de plus en plus prenante :

— Bien qu’il ne fallût que dix minutes à peine pour me rendre chez mon amie, le chemin me paraissait bien long, et surtout bien désert… Vous savez ce que c’est, n’est-ce pas, que les « roads » anglais ?… D’un côté de celui-là, un grand parc, avec d’immenses arbres noirs ; de l’autre, des villas dans leurs jardins noyés de silence et de nuit. De-ci, de-là, une voie latérale, conduisant au village. Tout cela, bien tranquille, trop, même, car il y avait alors la terreur des « Hooligans » et j’en avais entendu parler dans le train… Je me presse… je vais… je vais… Bien que je ne sois pas peureuse, j’avais tout de même de petits frissons… La villa de ma vieille amie était une des petites, la deuxième, à gauche, passé l’église catholique… je ne sais si vous la voyez d’ici ?… Et je me presse encore, sur le chemin interminablement désert. Voilà enfin l’église catholique, mon point de repère… Je suis arrivée… La première villa est éclairée, mais point la seconde… Je sonne pourtant… Rien… Je sonne encore, je sonne longtemps… Rien toujours. J’essaie d’ouvrir la grille. Impossible ! Je me suis peut-être trompée, et sans doute que la maison de ma vieille amie est la troisième, car je me rappelle que la première est le presbytère… Je sonne à la troisième. Une petite bonne blonde, toute fanfreluchée de blanche lingerie vient m’ouvrir.

— Mrs Anden ?

— Ce n’est pas ici…