Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie, celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le duvet et les pâtés de Strasbourg.
Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.
La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure, habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et, par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu, sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme. Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.
Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang, qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit, séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour, mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses. Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...
Sur la route—j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs—quand passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre, sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les dérangent mais ne les ont pas «épatées».
Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.
Mais que disent les oies, quand je passe?...
J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons ceci, loyalement, sur les vieux porcs...
On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif... Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence, comme tous ceux qui sont gras: