—Encore! encore!... Dites encore!

Ces façons sont inconnues de la femme allemande. Chez elle, on sent que la culture n'est pas une chose exceptionnelle, ni de métier, qu'elle n'est pas une aventure, une religion, et—qu'on me permette ce mot peu galant—une blague. La femme allemande ne cherche pas à nous étonner, à nous éblouir; elle cherche à s'instruire un peu plus, à comprendre un peu plus, au contact des autres. Elle a de la sincérité, du naturel, de la passion, dans l'intelligence,—ce qui est une grande séduction,—et, comme elle appartient à une race, douée au plus haut point de l'esprit critique, il arrive que, sans le vouloir, elle nous embarrasse souvent, jusque dans les choses que nous croyons le mieux connaître. Ce que j'apprécie surtout, en Allemagne, ce que je considère comme la plus précieuse de toutes les élégances féminines, c'est que la femme la plus solidement instruite sait rester femme, n'être jamais pédante. Ses devoirs d'épouse, de mère, de maîtresse de maison, ne l'humilient pas, ne lui causent ni gêne, ni ennui, ni dégoût. Elle les concilie très bien avec ses désirs, sa passion de culture intellectuelle. J'ai même remarqué qu'elle met à remplir ses devoirs plus d'honnêteté, de rigueur, plus de joie, parce qu'elle en comprend mieux le sens supérieur; plus de grâce aussi, parce qu'elle en sent davantage la beauté pénétrante et forte. Je n'ai jamais aussi bien compris qu'une femme intelligente, qui sait être intelligente, n'est jamais laide. Et je crois bien que c'est ici que j'ai contracté cette sorte de haine, ou de pitié, je ne sais, pour la très belle femme qui s'obstine à ne vouloir nous charmer que par sa beauté inutile, et par ses robes de Doucet, et par ses chapeaux de Reboux.

Cette soirée, dans cette maison, nous fut un délice. Les femmes savaient tout, parlaient de tout,—même des choses françaises, frivoles ou sérieuses,—avec une précision, une justesse, et des détails qui allèrent jusqu'à nous stupéfier. Comme j'étais encore tout frissonnant de mes souvenirs sur Balzac, je mis la conversation, le plus naturellement du monde, et avec l'espoir, sans doute, d'un petit succès, sur notre grand romancier. Oh! ma surprise, et—pourquoi ne pas l'avouer?—ma déception de voir qu'elles le connaissaient aussi bien, sinon mieux que moi!... Pas dans sa vie, peut-être, mais dans son œuvre. Aucun des personnages de La Comédie humaine ne leur était étranger... Elles en commentaient la signification, le caractère, la portée sociale, avec un sens très averti des passions humaines, et sans la moindre pruderie.

L'une dit:

—Bien qu'il y ait, dans ses livres, un fatras mélodramatique qui me fatigue quelquefois, et qu'il peigne des mœurs—les mœurs parisiennes—qui ne nous sont pas toujours très familières, Balzac est, de tous vos écrivains—de tous les écrivains, je pense—celui qui me semble avoir exprimé la vie—non pas seulement individuelle, mais la vie universelle—avec le plus de vérité et le plus de puissance... Gœthe me paraît tout petit, tout menu, à côté de ce géant. Certes son intelligence est incomparable. Mais qu'est l'intelligence de Gœthe, auprès de cette intuition prodigieuse, par laquelle Balzac peut recréer tout un monde et le monde?... Il est un peu désespérant... La vie, non plus, n'est guère belle, même chez nous, où l'hypocrisie nous tient lieu de vertu... C'est pour cela qu'on ne le comprend pas toujours très bien en Allemagne... Nous nous vantons de n'aimer que les méthodes expérimentales, mais nous sommes, plus qu'on ne croit, encore asservis aux dogmes du vieux romantisme de Schelling... Malgré nos savants, toute métaphysique n'est pas morte, chez nous... Quoiqu'on dise, croyez-moi, la vie nouvelle qu'apporta Nietzsche, n'a pas germé, partout, sur la terre allemande.

Puis, ce fut le tour de Renan, de Taine, de Zola, de Flaubert... de tous, et même—dégringolade!—de M. Paul Bourget.

Elles étaient curieuses—comme d'un petit jeu de société, j'imagine—de savoir ce que je pensais de M. Paul Bourget... Est-ce que, vraiment, je pensais quelque chose de M. Paul Bourget? Bah!

Je répondis:

—J'ai connu Bourget autrefois... Je l'ai beaucoup connu... Nous étions fort amis. Cela me gêne un peu, pour en parler... Et puis, il a pris par un chemin... moi par un autre... Mais il y a si longtemps de cela qu'il me semble bien qu'il est mort...