—En supplice, comme en toutes choses, les Anglais ne sont pas des artistes… Toutes les qualités que vous voudrez, milady, mais pas celle-là… non, non, non.

—Allons donc!… Ils ont fait pleurer toute l'humanité!…

—Mais, milady… très mal… rectifia le bourreau… C'est que l'art ne consiste pas à tuer beaucoup… à égorger, massacrer, exterminer, en bloc, les hommes… C'est trop facile, vraiment… L'art, milady, consiste à savoir tuer, selon des rites de beauté dont nous autres Chinois connaissons seuls le secret divin… Savoir tuer!… Rien n'est plus rare, et tout est là… Savoir tuer!… C'est-à-dire travailler la chair humaine, comme un sculpteur sa glaise ou son morceau d'ivoire… en tirer toute la somme, tous les prodiges de souffrance qu'elle recèle au fond de ses ténèbres et de ses mystères… Voilà!… Il y faut de la science, de la variété, de l'élégance, de l'invention… du génie, enfin… Mais, tout se perd aujourd'hui… Le snobisme occidental qui nous envahit, les cuirassés, les canons à tir rapide, les fusils à longue portée, l'électricité, les explosifs… que sais-je?… tout ce qui rend la mort collective, administrative et bureaucratique… toutes les saletés de votre progrès, enfin… détruisent peu à peu nos belles traditions du passé… Il n'y a qu'ici, dans ce jardin, où elles soient encore conservées tant bien que mal… où nous essayons du moins de les maintenir tant bien que mal… Que de difficultés!… que d'entraves!… que de luttes continuelles, si vous saviez!… Hélas! je sens que ça n'est plus pour longtemps… Nous sommes vaincus par les médiocres… Et c'est l'esprit bourgeois qui triomphe partout…

Sa physionomie eut alors une singulière expression de mélancolie et d'orgueil, tout ensemble, en même temps que ses gestes révélèrent une profonde lassitude.

—Et pourtant, dit-il, moi qui vous parle, milady… je ne suis pas le premier venu, certes… Je puis me vanter d'avoir, toute ma vie, travaillé avec désintéressement à la gloire de notre grand Empire… J'ai toujours été—et de beaucoup—le premier, dans les concours de tortures… J'ai inventé—croyez-moi—des choses véritablement sublimes, d'admirables supplices qui, dans un autre temps et sous une autre dynastie, m'eussent valu la fortune et l'immortalité… Eh bien, c'est à peine si l'on fait attention à moi… Je ne suis pas compris… Disons le mot: on me méprise… Que voulez-vous?… Aujourd'hui le génie ne compte pour rien… personne n'y accorde plus le moindre mérite… C'est décourageant. Je vous assure!… Pauvre Chine, jadis si artiste, si grandement illustre!… Ah! je crains bien qu'elle ne soit mûre pour la conquête!…

D'un geste pessimiste et navré, il prit Clara à témoin de cette décadence, et ses grimaces furent quelque chose d'intraduisible…

—Enfin, voyons, milady!… Est-ce pas à pleurer?… C'est moi qui avais inventé le supplice du rat. Que les génies me rongent le foie et me tordent les testicules, si ce n'est pas moi!… Ah! milady, un supplice extraordinaire, je vous jure… Originalité, pittoresque, psychologie, science de la douleur, il avait tout pour lui… Et, par-dessus le marché, il était infiniment comique… Il s'inspirait de cette vieille gaieté chinoise, si fort oubliée, de nos jours… Ah! comme il eût excité la verve plaisante de tout le monde!… quelle ressource pour les conversations languissantes!… Eh bien, ils y ont renoncé… Pour mieux dire, ils n'en ont pas voulu… Et cependant, les trois essais que nous en fîmes devant les juges avaient eu un succès colossal.

Comme nous n'avions pas l'air de le plaindre, que ses récriminations de vieil employé nous agaçaient plutôt, le bourreau répéta, en appuyant sur le mot:

—Colossal… co-los-sal!…

—Qu'est-ce que c'est que ce supplice du rat?… demanda mon amie… Et comment se fait-il que je ne le connaisse point?