Le malheur, en tout cela, est que M. Xavier n'avait point de sentiment... Il n'était pas poétique comme M. Georges. En dehors de «la chose», je n'existais pas pour lui, et «la chose» faite... va te promener.... il ne m'accordait plus la moindre attention. Jamais il ne m'adressa une parole émue, gentille, comme en ont les amoureux dans les livres et dans les drames. D'ailleurs il n'aimait rien de ce que j'aimais... il n'aimait pas les fleurs, à l'exception des gros oeillets dont il parait la boutonnière de son habit... C'est si bon, pourtant, de ne pas toujours penser à la bagatelle, de se murmurer des choses qui caressent le coeur, d'échanger des baisers désintéressés, de se regarder, durant des éternités, dans les yeux... Mais les hommes sont des êtres trop grossiers... ils ne sentent pas ces joies-là... ces joies si pures et si bleues... Et c'est grand dommage... M. Xavier, lui, ne connaissait que le vice, ne trouvait de plaisir que dans la débauche... En amour, tout ce qui n'était pas vice et débauche le rasait.
—Ah! non... tu sais... c'est rasant... J'en ai soupé de la poésie... La petite fleur bleue... faut laisser ça à papa...
Quand il s'était assouvi, je redevenais instantanément la créature impersonnelle, la domestique à qui il donnait des ordres et qu'il rudoyait de son autorité de maître, de sa blague cynique de gamin. Je passais sans transition de l'état de bête d'amour à l'état de bête de servage... Et il me disait souvent, avec un rire du coin de la bouche, un affreux rire en scie qui me froissait, m'humiliait:
—Et papa?... Vrai?... tu n'as pas encore couché avec papa?... Tu m'étonnes...
Une fois, je n'eus pas la force de dissimuler mes larmes... elles m'étouffaient. M. Xavier se fâcha:
—Ah! non... tu sais... Ça, c'est le comble du rasoir... Des larmes, des scènes?... Faut rentrer ça, mon chou... ou sinon, bonsoir... J'en ai soupé de ces bêtises-là...
Moi, quand je suis encore sous le frisson du bonheur, j'aime à retenir dans mes bras longtemps, longtemps, le petit homme qui me l'a donné... Après les secousses de la volupté, j'ai besoin—un besoin immense, impérieux—de cette détente chaste, de cette pure étreinte, de ce baiser qui n'est plus la morsure sauvage de la chair, mais la caresse idéale de l'âme... J'ai besoin de monter de l'enfer de l'amour, de la frénésie du spasme, dans le paradis de l'extase... dans la plénitude, dans le silence délicieux et candide de l'extase... M. Xavier, lui, avait soupé de l'extase... Tout de suite, il s'arrachait à mes bras, à cette étreinte, à ce baiser qui lui devenait physiquement intolérable. Il semblait vraiment que nous n'eussions rien mêlé de nous en nous... que nos sexes, que nos bouches, que nos âmes n'eussent pas été un instant confondus dans le même cri, dans le même oubli, dans la même mort merveilleuse. Et, voulant le retenir sur ma poitrine, entre mes jambes nerveusement nouées aux siennes, il se dégageait, me repoussait brutalement, sautait du lit:
—Ah! non... tu sais... Elle est mauvaise...
Et il allumait une cigarette...
Rien ne m'était pénible comme de voir que je n'eusse pas laissé la moindre trace d'affection, pas la plus petite tendresse dans son coeur, bien que je me pliasse à tous les caprices de sa luxure, que j'acceptasse à l'avance, que je devançasse même toutes ses fantaisies... Et Dieu sait, s'il en avait d'extraordinaires, Dieu sait s'il en avait d'effrayantes!... Ce qu'il était corrompu, ce morveux!... Pire qu'un vieux... plus inventif et plus féroce dans la débauche qu'un sénile impuissant ou un prêtre satanique.