[p. 260]

CHAPITRE XIII.

Comment, ce marché ayant été rompu, Henri fit Robert prisonnier à la bataille de Tinchebray, et de ce moment jusqu’à sa mort gouverna sagement le royaume d’Angleterre et le duché de Normandie.

MAIS cette paix ne dura pas long-temps entre les deux frères; car le comte Robert, se confiant plus qu’il n’était juste à ceux qui aimaient mieux les voir désunis qu’en bonne intelligence, commença à chercher des prétextes, et à provoquer son frère à une rupture. Or le roi Henri ne put supporter plus longtemps ces attaques; il était surtout extrêmement indigné de voir que son frère eût dissipé, comme il avait fait, l’héritage de son père, savoir, le duché de Normandie; de telle sorte qu’il ne lui restait plus rien en propre, si ce n’est la ville de Rouen, qu’il eût peut-être aussi donnée comme tout le reste, si les habitans le lui eussent permis. Indigné, dis-je, de ces choses, le roi Henri passa la mer en toute hâte, et, ayant en peu de temps levé une armée assez considérable, il alla assiéger la ville de Bayeux, s’en rendit maître promptement, et la détruisit presque entièrement. Il s’empara ensuite de Caen. Peu de temps après, comme il assiégeait un certain château du comte de Mortain, que l’on appelle Tinchebray, et faisait tous ses efforts pour le prendre, le comte Robert son frère, le comte de Mortain, et beaucoup d’autres chevaliers, espérant se venger du roi Henri, et le [p. 261] chasser entièrement du pays, se précipitèrent sur lui avec une grande impétuosité. Mais frappés par le jugement de Dieu, les deux comtes furent faits prisonniers, ainsi que beaucoup d’autres des leurs, par les hommes du roi Henri, et conduits en présence de celui-ci. Ainsi Dieu donna au roi, qui le craignait, une victoire non ensanglantée, comme il l’avait jadis donnée à l’empereur Théodose, son serviteur. Dans ce combat, le roi ne perdit aucun des siens et, dans l’armée de ses adversaires, il y eut tout au plus soixante hommes tués. La lutte ainsi terminée, et la paix enfin rendue à cette malheureuse province, que les folies du comte avaient presque entièrement détruite, le roi Henri fit passer sous sa domination toute la Normandie, et tous les châteaux du comte de Mortain. Tout le pays ayant ainsi recouvré le repos, le roi retourna en Angleterre, emmenant avec lui le comte Robert, son frère, le comte de Mortain, et quelques autres qu’il lui plut de choisir, et les retint sous libre garde jusqu’à la fin de leur vie. Cette bataille livrée à Tinchebray, entre Henri, roi des Anglais, et Robert son frère, duc des Normands, eut lieu l’an de l’Incarnation du Seigneur 1106, le 27 septembre.

Or cette même année, au mois de février, il avait apparu une comète, terrible pour les rois et les ducs, et annonçant des changemens d’empire. Le comte Robert avait gouverné le duché de Normandie durant dix-neuf ans, non compris le temps qu’il avait passé à son pèlerinage de Jérusalem. Robert fut un très vaillant chevalier et fit de très-nobles exploits, surtout lorsque les villes d’Antioche et de Jérusalem furent prises par les Chrétiens sur les Sarrasins. Mais il [p. 262] réussit moins bien au gouvernement de son duché, par suite de sa simplicité et de la facilité avec laquelle il prêtait l’oreille aux conseils des hommes légers.


CHAPITRE XIV.

De Sibylle, épouse du duc Robert, et de Guillaume son fils; et comment celui-ci devint comte de Flandre.

EN revenant de son voyage à Jérusalem, le duc Robert épousa Sibylle, sœur de Guillaume, comte de Conversano. Il en eut un fils nommé Guillaume. La comtesse Sibylle était belle de figure, honorable par sa conduite, douée de sagesse; et quelquefois, en l’absence du duc, elle dirigea elle-même les affaires tant publiques que particulières de la province, mieux que n’eût fait le duc, s’il eût été présent. Mais elle ne vécut que peu de temps en Normandie, et fut poursuivie par la haine et l’esprit de faction de quelques dames nobles. Or son fils Guillaume, fils du duc Robert devint, dans la suite des temps, comte de Flandre, et nous allons dire en peu de mots comment cela arriva.

Comme donc Guillaume, déjà jeune homme de beaucoup de valeur, était exilé en France, tandis que son père était, comme nous l’avons dit, retenu dans les fers par le roi Henri, il arriva que quelques traîtres assassinèrent Charles, comte de Flandre, au moment où il était à l’église, assistant à la célébration des saints mystères. Ayant appris cette nouvelle, la [p. 263] reine des Français, épouse du roi Louis, donna au susdit Guillaume sa sœur en mariage, et obtint de son mari de faire reconnaître Guillaume comte de Flandre; car Charles était mort sans laisser de fils, et de plus Guillaume était assez proche parent des comtes de Flandre, puisque Mathilde, reine des Anglais et son aïeule, était elle-même fille de Baudouin-le-Barbu, comte de Flandre [27]. Or ce Baudouin avait eu deux fils, Baudouin et Robert, qui tous deux se marièrent du vivant de leur père. Baudouin, le fils aîné, prit pour femme la comtesse du Hainaut, dont il eut deux fils, Arnoul et Baudouin. Robert son frère se maria avec la veuve de Florent, comte de Frise, lequel n’avait eu de celle-ci qu’une seule fille. Robert, voulant l’éloigner de l’héritage de son père, la donna en mariage à Philippe, roi des Français, et demeura ainsi en possession du comté de Frise et de la mère de la jeune fille: c’est ce qui le fit surnommer le Frison.