Baudouin, comte du Hainaut, mourut avant la mort de Baudouin son père, et eut pour successeur Arnoul son fils aîné. Enfin, Baudouin, comte de Flandre, étant mort, Arnoul, comte de Hainaut, eût dû lui succéder, comme étant son petit-fils et fils de son fils aîné, et il tenta en effet de se mettre en possession de son héritage. Philippe, roi des Français, vint à son secours; Mathilde, reine des Anglais, sa tante paternelle, lui envoya Guillaume fils d’Osbern, avec un corps de chevaliers bien armés; mais Robert le Frison, aussi oncle d’Arnoul, ayant réuni à ses forces une armée de Henri, empereur des Romains et des [p. 264] Allemands, attaqua à l’improviste les alliés, le jour du dimanche de la Septuagésime, mit en fuite Philippe, roi des Français, tua dans le combat Arnoul son neveu et Guillaume fils d’Osbern, comte de Hertford, et par suite de cette victoire Robert demeura jusqu’à sa mort en possession du comté de Flandre.


CHAPITRE XV.

De Guillaume, comte de Hertford, et de ses successeurs.

OR ce Guillaume, comte de Hertford, dont je viens de parier, fut un homme honorable et vaillant, et parent des ducs de Normandie, non seulement du côté de son père, mais aussi par sa mère. En effet, Osbern, son père, était fils de Herfast, frère de la comtesse Gunnor, épouse de Richard I, duc de Normandie, et sa mère était fille de Raoul, comte d’Ivry, lequel était frère utérin du duc Richard, ci-dessus nommé. Ce même Guillaume épousa Adélise, fille de Roger du Ternois, et en eut deux fils, Guillaume de Breteuil, qui, après la mort de son père, eut toutes les terres que celui-ci possédait en Normandie, et Roger, à qui le comté de Hertford échut en partage, lors de la distribution des terres. Guillaume eut en outre deux filles, dont l’une nommée Emma fut mariée à Raoul de Gael [28], né Breton, qui devint comte de Norwich. Mais comme ce Raoul tenta quelque temps de se maintenir dans la forteresse de Norwich, au [p. 265] mépris de sa fidélité envers le roi Guillaume l’Ancien, il fut chassé et banni du royaume d’Angleterre, et se rendit à Jérusalem avec son épouse, laissant une fille nommée Itte, qui, dans la suite des temps, fut mariée à Robert, comte de Leicester, fils de Robert, comte de Meulan. D’où il résulta que, après la mort de Guillaume de Breteuil, oncle de sa femme, ce comte Robert de Leicester finit par avoir Lire, Glot, Breteuil et la plus grande portion des terres que Guillaume fils d’Osbern, aïeul de sa femme, avait possédées en Normandie. Robert, comte de Leicester, eut de sa femme un fils et plusieurs filles.

Guillaume, fils d’Osbern, ayant été tué comme nous l’avons rapporté, Guillaume de Breteuil son fils, qui lui avait succédé, commença à réclamer le château d’Ivry, qui avait appartenu au comte Raoul, père de son aïeule. Or à cette époque Robert, duc de Normandie, avait ce château dans ses domaines, de même que son père, le roi Guillaume, l’avait possédé durant toute sa vie. La comtesse Alberède, épouse du comte Robert, avait entrepris de faire construire, au sommet de la montagne qui dominait le château, une tour extrêmement forte, et qui subsiste encore aujourd’hui; et Robert, comte de Meulan, avait la garde de cette tour, et remplissait dans le château les fonctions de vicomte. Ce dernier obtint, avec son adresse accoutumée, que ledit château fût rendu à Guillaume de Breteuil, sous la condition cependant que lui-même, en remplacement des droits qu’il avait sur le susdit château, recevrait à perpétuité de la munificence du duc Robert le château de Brionne, voisin de ses terres. Ce château était depuis fort long-temps [p. 266] l’une des résidences particulières des ducs de Normandie; aussi l’avaient-ils toujours eu jusqu’alors sous leur seigneurie, si ce n’est cependant lorsque Richard II l’avait donné au comte Godefroi, son frère naturel, et lorsque le comte Gilbert, fils de celui-ci, l’avait possédé après la mort de son père; mais le comte Gilbert étant mort, le château de Brionne était rentré sous la seigneurie des ducs de Normandie. Et comme Roger, fils de Richard, redemandait ce même château, attendu que son aïeul, le comte Gilbert, l’avait auparavant possédé, comme je viens de le dire, le comte Robert de Meulan, desirant se délivrer de toute inquiétude, obtint du duc Robert que l’on donnât à Roger, fils de Richard, un certain château nommé Humet, situé dans le comté de Coutances, non seulement pour mettre un terme à ses réclamations, mais en outre au prix d’une somme d’argent assez considérable, que Roger avait donnée au duc pour cet objet. Il y a beaucoup d’hommes âgés qui disent que Richard, père de Roger, avait déjà depuis long-temps reçu en Angleterre le château de Tunbridge, pour prix de ses réclamations sur le château de Brionne. Ils assurent qu’on mesura au cordon une lieue de terrain tout autour du château de Brionne, que ce cordon fut porté en Angleterre, et que Richard reçut à la mesure, autour du château de Tunbridge, autant de terrain qu’on sait qu’il y en a eu jusqu’à nos jours attenant au château de Brionne.

Il arriva, quelque temps après, que Goel de Breherval s’empara par artifice de la personne de Guillaume de Breteuil, son seigneur, et le retint en captivité, jusqu’à ce que celui-ci eût enfin consenti à [p. 267] lui donner forcément une sienne fille bâtarde, et en outre le château même d’Ivry. Goel, enfant de Bélial, eut de sa femme des fils, Guillaume Louvel, Roger le Bègue et d’autres encore, en qui la méchanceté et la perfidie de leur père se sont perpétuées comme en des grains provenus d’une mauvaise semence, au grand préjudice des hommes innocens. Or Guillaume de Breteuil étant délivré de ses chaînes, mais n’oubliant point les insultes du perfide Goel, osa entreprendre une chose qui mérite bien d’être racontée. Appelant à son secours, à force de présens, le roi des Français Philippe, suivi d’une nombreuse armée, et Robert duc de Normandie; fournissant en suffisance et à ses propres frais toutes les choses dont avaient besoin, et ces princes et tous ceux de leurs vassaux qui voulurent prendre son parti, il détruisit presque entièrement le château de Breherval, ravagea toutes les terres de Goel, et l’assiégeant enfin dans le château d’lvry, il réduisit ce perfide à désespérer de son salut, et à lui livrer ce fort. Dès ce moment enfin, et tant qu’il vécut, Guillaume posséda ce château comme sa propriété et en toute sécurité. Au moment de sa mort Guillaume institua héritier de sa terre un certain jeune homme, Raoul de Gael, son neveu, et fils de sa sœur Emma; mais Eustache, fils naturel de Guillaume, tandis qu’on célébrait les obsèques de son père, s’empara de toutes ses forteresses, s’y retrancha; et à la suite de cette invasion, il jouit très long-temps et en pleine sécurité de toutes les terres de son père, jusqu’au moment où sa femme Julienne, fille naturelle du roi Henri, méconnaissant, dans l’excès de son arrogance et de sa folie, les volontés du roi, [p. 268] et oubliant la fidélité qu’elle lui devait, chassa du château de Breteuil ceux qui en étaient les gardiens pour le roi. C’est pourquoi le roi fort irrité enleva à bon droit à Eustache tout cet héritage qu’il avait possédé jusqu’alors, non point en vertu de ses droits, mais seulement par suite d’une usurpation, ou plutôt par un effet de la clémence du roi. Ainsi donc le château d’Ivry fut rendu à Goel et à ses fils. Les autres terres passèrent ensuite, comme je l’ai déjà dit, à Robert, comte de Leicester, et à son épouse, et Eustache ne conserva que le fort de Pacy. Après avoir donné tous ces détails à l’occasion de Guillaume, fils d’Osbern, dont nous avons parlé ci-dessus, revenons maintenant à raconter ce que nous avions le projet de dire sur les comtes de Flandre.


CHAPITRE XVI.

De la mort de Guillaume, comte de Flandre.