—Par les chenilles, Monsieur; elles entravent notre marche.

—Oh! les infâmes bêtes! s'écria Philéas, sortant de la stupéfaction où l'avaient plongé les paroles du Russe. Et comment s'y sont-elles prises pour cela, Monsieur, sans vous commander?

—Nous avons affaire à une véritable légion, Monsieur, répliqua le jeune homme en souriant. Les chenilles se sont accumulées de telle façon sur la voie et sur les rails que les roues de la locomotive, puis celles de nos wagons en sont pleines. Devenues gluantes, elles glissent sans pouvoir avancer[17]; regardez plutôt. Il est facile de vous en rendre compte.

Note 17:[ (retour) ] Historique. Arrivé en 1875 dans le gouvernement de Saratoff. Ce fait a été transmis à l'auteur par une de ses parentes russes.

En effet, les voyageurs, pour charmer les loisirs d'une attente forcée, descendaient de wagon et allaient voir par eux-mêmes ce qu'il en était. Nos deux amis en firent autant et constatèrent l'effet bizarre produit par une masse innombrable de chenilles; il y en avait une épaisseur énorme!

Les secours arrivèrent bientôt; on nettoya les roues; on déblaya la voie avec des pelles et le train se remit en marche, lentement d'abord, puis avec sa vitesse accoutumée. Les jeunes gens ne s'arrêtèrent qu'à Moscou. Ils y séjournèrent quelque temps, afin de voir longuement cette ville célèbre qui eut l'honneur d'arrêter la marche de Napoléon et dont l'incendie sauva la Russie entière.

CHAPITRE XXIII

EFFETS DE GELÉE

Philéas jubilait! il avait peu à peu, à force de persévérance, appris quelques mots russes qu'il prodiguait à tort et à travers en les estropiant, ce qui amusait énormément Polyphème, car tantôt les Russes riaient franchement au nez de Saindoux, tantôt ils feignaient malicieusement de le comprendre; ils entamaient alors avec Philéas de longues conversations qui semblaient les intéresser beaucoup. Cela ravissait Saindoux, qui se rengorgeait et recevait majestueusement les éloges de Polyphème, sur son admirable facilité de se tirer d'affaire et de montrer un don rare pour les langues. Il arriva bientôt que Philéas prit l'habitude de mêler à tout propos dans sa conversation quelques mots de la langue qu'il avait soi-disant apprise, et ce charme nouveau ne fut pas perdu pour le malin Polyphème.

—Cher Tueur, quel sont nos projets? demanda Philéas, un mois après leur arrivée à Moscou.