—Sac à papier! s'écria Philéas, avons-nous du guignon... Si nous avancions encore un peu, nous aurions, sans doute, à défaut de mieux une bonne installation pour déjeuner.

Il avait à peine fait vingt pas, en achevant ces mots, quand le guide s'élança vers lui et le ramena vers ses compagnons.

—Où courez-vous, Monsieur? dit-il avec force. Par ici, la montagne descend à pic à quatre mille pieds!...

Polyphème saisit le bras de son ami qui pâlissait à l'idée de son imprudence, tandis que Sagababa effrayé s'accrochait aux basques de son téméraire «maître à moi».

—Tenez, Saindoux, il faut faire notre deuil de toute vue, s'écria Polyphème. Consolons-nous en déjeunant ici tranquillement. Guide, avez-vous... Oh! regardez, regardez donc, Philéas, le splendide et féerique tableau!

En effet, un coup de vent faisait mollement onduler les épais brouillards blancs qui s'ouvrirent tout à coup, montrant aux voyageurs ravis un spectacle vraiment sublime. A leurs pieds s'étendaient de vertes et ravissantes vallées; çà et là des bois, des villages pittoresquement groupés dans les plaines, et au loin, les blanches cimes des glaciers qui étincelaient aux rayons du soleil levant... A trois reprises, les nuées voilèrent et montrèrent aux touristes extasiés la vue merveilleuse qui les enchantait.

Le soleil régna enfin en maître sur cette montagne splendide et Philéas, revenant à la réalité, demanda au guide s'il n'avait pas oublié les provisions. Son ravissement changea de nature, sans être pour cela moins intense, lorsqu'il vit s'étaler devant lui le déjeuner...

A ses yeux de gourmand émérite s'offraient un grand bol de crème glacée, un pain bis des plus appétissants, un immense fromage de gruyère et deux larges flacons, l'un de vieux Bordeaux, l'autre de Madère.

—C'est sublime! s'écria-t-il un instant après, la bouche pleine, tandis que Polyphème éclatait de rire devant cet enthousiasme prosaïque.