FEMMES DE CHINE

Shang-Haï.

Les Concessions d’abord, c’est-à-dire l’Extrême-Occident, puis des quais bâtis, des ponts par-dessus des arroyos vaseux et fétides, les quais élargis en boulevard d’arbres, et soudain toute cette avancée de grande ville familière, gaie, brisée contre un mur circulaire où une porte met plus d’ombre encore, béant, sur l’ombre de la cité chinoise : cela, cette hésitation, cet étonnement, cette inquiétude, cette peur enfin, c’est l’exacte rencontre du désir européen avec la femme chinoise.

D’ailleurs bien rare est la rencontre vraie. Shang-Haï, sans doute un des quatre premiers centres de transit au monde, n’a pas vu, comme les autres Babels de matelots ou de rouliers de mer, affluer la marchandise avantageuse ; une fois encore la Chine a pu, même dans ce port si peu chinois, annihiler un principe du fonctionnement économique d’Occident, déséquilibrer la loi d’offre et de demande. Car il faut compter pour rien toute la chair parquée dans cette enceinte absolument circulaire. Au soir tombant les portes se ferment, et toute volonté de savoir, d’essayer, exaspérant un corps latin, saxon ou slave, succomberait sous le poids de l’horreur physique qui monte des immondices jointe à « l’horror » qui tombe des dragons larvés sur les temples déformés.

Alors il reste le Shang-Haï de nuit célestiale enclavé dans les concessions étrangères.

Deux rues, Nanking Road et Soo-Chow Road, rayent la ville, aussi lumineuses que des rues de capitales. Mais elles n’ont point été laissées ou faites pour une curiosité de visiteur, pour un essai maladroit de reconstitution expositionnelle. Non, elles sont chinoises, par leurs passants, leurs hôtes de restaurants, leurs restaurants, leurs scènes. Et c’est à l’entrée de ces music-halls que l’on voit s’arrêter les chaises à porteurs des Otéros jaunes.

A l’intérieur, devant des spectateurs maintenant sortis de leur impassibilité, petits marchands de canards aplatis, au lieu de petits Sucriers, vieux mandarins à boutons de cristal en place de vieux marcheurs, sur des planches elles chantent, des bijoux cliquetant qui ont payé leurs faveurs du même prix au moins que les faveurs des étoiles européennes.

Souvent elles miment.

Dans le rythme de leurs attitudes, quelques gestes, des déformations de lignes surprennent. A ces moments-là, par exemple, quand les coudes viennent caresser les hanches, raidis, quand le trait de la bouche s’agrandit extraordinairement jusqu’à barrer, semble-t-il, tout le bas du visage, à ces moments-là l’assemblée chinoise ploie au même frisson. Et le « diable étranger » s’irrite de ne pas comprendre, et il va jusqu’à croire, en contentement d’explication, que des mouvements de volupté chinoise lui seront toujours aussi mystérieux que des sérénités faciles aux mêmes nerfs dans la douleur physique.

Du moins une grande partie du thème mimique lui plaît, facile à suivre, gracieuse dans son déroulement classique : la femme qui fait souffrir et les hommes qui acceptent. La pièce est finie ; l’étoile est rentrée dans la coulisse. Il serait inutile, même avec des coffres pleins de taëls, de l’y chercher : on conte qu’un souverain « présomptif » en voyage ne put y réussir ; on conte que l’une de ces femmes, sauvée par un officier français, plutôt que de se donner par remerciement, l’invita à la venir voir mourir…