Pour retrouver l’apparence et le souvenir des Chinoises, on va près du quai, on passe sous des voûtes, à travers un pâté de hautes constructions qui sont pareilles à des habitations ouvrières, on va dans les Sassoon Builds, chez les Macaïstes. On y va pour les Macaïstes elles-mêmes, à parler franc. Pourtant l’appréhension est grande quand on ne les a point vues, quand on les voit d’abord.

Elles sont nées, ces Macaïstes, de l’union chinoise et portugaise ; les hommes de la race sont affreusement laids, coiffés, principal signe, d’un chapeau d’astrologue, violet, penché en arrière ; ils sont taciturnes et savent vendre. Elles, l’immense majorité exportée de Macao, comme dit le nom, sont très blanches de peau, plus blanches que les blanches ; leur face est aplatie, leurs yeux aussi bridés que ceux des Japonaises, mais si grands qu’ils apparaissent beaux.

Elles sont des fruits de toute première saison, jetés toute l’année en primeur aussi sur le marché. A dix-huit ans, il n’en reste plus qu’une mollesse bizarrement laiteuse : elles font songer aux Levantines. De là-bas, de Macao, elles viennent, simplement achetées à leurs familles où elles grouillaient comme des petites filles chinoises. Et à Shang-Haï, leurs virginités deviennent aussi peu mets de luxe que le saumon aux bords des lacs poissonneux…

Elles caquettent, elles sautillent, leurs élans inharmonieux plaisent par leur fréquence et leur soudaineté. On leur a appris, comme à toutes les filles de joie en tout pays, les mots les moins convenables de chaque langue. Et Français, stupéfait, l’on est accueilli par une vingtaine de ces perruches roulant une même phrase de bienvenue : « Bonjour, Monsieur, cochon, c…, sal… » sans qu’à aucune insulte elles joignent un autre sens que celui du bonjour donné. Leur vice reste charmant.

Réunies à trois ou quatre parfois elles supplient l’ami de passage d’apprendre à une très jeune amie la caresse qu’elle ignore, et, avidemment curieuses, se précipitent tôt, trop tôt dans la chambre pour questionner, interviewer l’amie. Elles rient, on rit. Quelques-uns demandent et emportent leurs photographies, le plus grand succès des chambres d’officiers au cours d’autres campagnes, sûrement partout ailleurs.

Avec les Macaïstes seulement, au reste à peu près semblables à leurs femmes ordinaires, les Chinois prennent des habitudes nouvelles d’amour. Non qu’ils aient la répugnance de l’Européenne. A Manille, les plus ravissantes filles espagnoles pur sang ne se donnent qu’aux prêtres, par terreur, et aux millionnaires chinois par vénalité et certitude de discrétion.

A Shang-Haï, la Chinoise n’est point celle qu’on représente trop semblable à la Japonaise, comme fragilité de corps et chiffonnage de figure. Surtout au bas de la rivière, à Woo-Sung, où mouillent les navires de guerre, dans la pleine campagne, travaillent de fortes filles. En chassant au crépuscule le faisan, les paysannes rencontrées apportent la parfaite ressemblance des plus belles Bretonnes ou Normandes. Avec un fichu de poitrine, une sorte de coiffe sur les cheveux, elles tiendraient leur place dans un paysage de Beauce. Les matelots sont de cet avis. Parfois, quand le dimanche ils ont congé sans la permission de monter à Shang-Haï, ils errent dans la campagne de Woo-Sung, et plusieurs y trouvent, comme dans les rues borgnes de Brest, de fortes filles qui les font boire et les aiment. L’eau-de-vie et l’amour chinois leur sont aussi mauvais que l’amour et l’eau-de-vie bretons.

Ces paysannes sont leurs rares femmes, puisqu’ils ignorent le plus souvent les Macaïstes. Et les Américaines coûtent trop cher, trop cher aussi pour bien d’autres qu’eux. Américaines, elles sont en majorité, les hétaïres étrangères de Shang-Haï, de tout l’Extrême-Orient ; mais le nom est plutôt générique. Leur souvenir d’ailleurs, reste quelconque au passage ; hétaïres comme tant d’autres, mais plus douces, agréables partenaires de causerie, partenaires d’intérieur très luxueux, jolie note au cadre de la promenade classique, Bubling-Well, où elles conduisent des tonneaux, tribune élégante, mais rigoureusement séparée, au pesage du champ de courses.

Et la curiosité toujours insatisfaite va vers une autre tribune séparée, lors des meetings sérieux de printemps et d’automne, la tribune de gros marchands chinois où s’asseoit discrète leur femme légitime, toute menue, vêtue de blouses et de pantalons lamés et pailletés comme ceux des bébés bretons à Plougastel, les mains invisibles sous des brillants qu’écrasent des ors jaunes, la figure émaillée sans une ligne de fêlure, les petites femmes aux regards perdus que les maris, après avoir joué des sommes énormes, ramènent en coupé vers des gynécées qui sentent l’opium et la cire des bougies rouges brûlant devant l’ancêtre.

Tien-Tsin.