L’amoncellement de la saleté, la variété affreuse de ses détails, deviennent du cauchemar. La vie ainsi déformée et souillée ne se distingue plus de la pourriture ; et sur les condamnés qu’on heurte rivés à la cangue dans des recoins d’arcade, sur ces corps que le carcan paraît séparer absolument de la tête, icônes anatomiques, les mouches se posent comme sur une charogne. Autour des bêtes éventrées qui suent leur corruption au soleil, des corbeaux et des buses ivres, le bec dégoulinant et les plumes dégoûtantes, des entassements prodigieux d’excréments apportés et renouvelés par la main d’hommes, la nourriture vendue aux étaux presque semblable aux déjections qui rendent gluante la rue.

Dans ce cadre, une touche étrange de sadisme teinte l’amour. Sans doute, cette attirance entre l’horrible et le désir anormal est cataloguée dans de spéciales pathologies. On s’étonne, malgré cela, de la voir, à Tien-Tsin, sinon fréquente, du moins pas rare parmi des Occidentaux que des inquiétudes diplomatiques laissent presque continuellement autour des légations en poste armé et avancé. Pour dire davantage, dans les maisons de femmes semées ou groupées parmi ce cloaque, moins qu’indifférents, attirés par le relent du flot des immondices, des gens s’égarent dont la large et artiste souvenance de globe-trotters vous ravissait tout à l’heure à table, au milieu des causeurs les plus avertis. Qu’en rapportent-ils de ces maisons ? Ils n’y vont point chercher du document ; ils n’en parleront pas demain, et il ne faut que s’étonner, se reporter à des livres lus qui n’étaient pas médicaux, quelques pages peut-être de la « Maison de la Vieille » !…

Le document est plus spécial encore, mais moins incompréhensible quand on a eu jadis le loisir de bien connaître Naples, quand on a voulu bien regarder Saïgon et le Tonkin.

A Tien-Tsin, il n’existe pas que des maisons de femmes, et des séjournants assurent, excuse quêtée ou réalité vérifiée, s’être aperçus très vite d’une particularité commune à la race chinoise et à la race annamite, la beauté réservée seulement au sexe fort.

Chine intérieure.

Oh ! le joli lac, plein d’îles si vertes cerclées de flots si bleus ! Les îles pour la plupart, sont plates, et alors ce vert et ce bleu, aussi franc l’un et l’autre, semblent aussi liquides, et l’on se demande, à les voir bizarrement et nettement séparés, comment ils demeurent sans se mêler. La nappe d’eau, flaque arrondie entre des terres régulièrement réparties en cercle ; ou bien elle court en ruisseau quand deux taches vertes sont rapprochées, tellement rapprochées qu’on les pense ridicules de n’avoir pas bu le filet qui se promène entre elles ; ou bien elle défile en fleuve devant de minuscules falaises tranchées comme des morceaux de gâteau sec ; ou encore, comme une fille qui gamine sous un drap, elle fait trembler au-dessus d’elle une étendue de lotus graves.

On est infiniment loin de Shang-Haï ; aucune canonnière, jusqu’à ce jour, n’est venue jusqu’ici. Et la monnaie, ce sont de grossiers lingots d’argent dont on coupe un morceau au hasard des équivalences.

L’idée sérieuse de pénétration, l’idée orgueilleuse de conquête se fond en douceur pastellée de ce vert et de ce bleu tranquilles. Sur une rive de la grande terre, des hommes et des femmes attendent l’embarcation. Et les étrangers ne sont plus des diables étrangers. Pourquoi ? Pourquoi ce coin charmant au cœur de la Chine des supplices ?

Malgré les défiances ordinaires, les étrangers se sont un peu séparés les uns des autres, oh ! seulement de toute l’étendue d’une pudeur d’homme. Car les femmes trouvées sur la rive, auxquelles d’ailleurs on ne tenait pas du tout, mais pas du tout, les petites femmes beaucoup plus drôles que les fortes paysannes de Woo-Sung, se sont précipitées sur les étrangers qui débarquent. Et les diables étrangers n’ont point sujet d’en être très fiers ; c’est pour voir, rien que pour voir, que les petites femmes ont apporté de l’amour aux nouveaux venus. Au bout d’un instant elles s’enfuient, roulant sur leurs jambes tordues, riant de rires craquelés. Eves chinoises !

Che-Fou.