Le Trouville chinois. On y vient du sud, on y descend du nord. A côté de la plage, Watering-Place ou ville d’eaux ; la pauvre vieille sale cité a tenté en vain de se nettoyer. Ce n’est plus le méchant mendiant qui tue comme il vole, c’est le mendiant en loques qu’on plaint. Malgré tout, une petite colline, qu’escaladent des villas de tout style, marque la frontière, l’abîme. La plage est la plage, et Che-Fou est Che-Fou. Des navires de guerre sont toujours mouillés dans cette baie de houle longue, soudaine, les obligeant à prendre le large. Mais, le temps beau, les musiques des « flag-ships » jouent tour à tour en haut de la dune, les flirts palpitent ou raillent, les officiers convalescents de l’hôpital tout proche viennent attendrir des sourires et savoir quand on appareillera…

Aussi, de ce bord de mer européanisé, il ne resterait qu’un souvenir d’escale coupant l’exotisme, n’était la vision en même temps retrouvée de quelques ombres célestiales passant dans cette miniature de Trouville. Des femmes chinoises, des filles, errent à l’heure de la marée sur la lisière de la plage, quelquefois même à toucher les groupes. Elles ont remarqué, plusieurs étés durant, la joie animée de ce coin de Che-Fou où elles sont nées ; elles s’imaginent que toutes les Européennes qu’elles coudoient dans leur pleine gaieté sont des courtisanes : et le plus sérieusement du monde elles viennent pour les imiter, pour plaire à des matelots ensuite, prendre une leçon en plein air.

Or, elles ont une grande régularité de traits ; beaucoup d’entre elles gardent le sang tartare. Et on les écoute parfois la nuit, au seuil des portes ; et, la porte close, on ignore bien des nuits la leçon qu’elle répètent lorsque, devant l’amant impatient, se balançant dans un rocking-chair acheté au « store-house », pareil à ceux du bain, elles lui font l’hommage de leur moue copiée et de leurs gestes aussi parfaitement élégants que ceux des flirteuses russes ou saxonnes.

Bateaux-fleurs.

N’importe où, par exemple, à Canton. Aussi aucune note de volupté nouvelle. Un confortable emploi d’après-dîner, ainsi qu’en un lieu quelconque de la terre. Seulement le cadre est joli, fraîcheur d’eau et fraîcheur d’appartement, coloris de soirs uniquement émeraudés, coloris de femmes et coloris de glycines en grappes. Seulement les femmes, longues filles aux yeux morts, flottant dans des matités de peau comme deux astéries sous une nappe immobile, les femmes impassibles, savent mieux qu’aucune au monde quelles caresses successives ou simultanées casseront le dîneur qui les attend après leur chant, et, plus qu’aucune au monde, les donnant, ne s’y intéressent point.

Laotienne. Cambodgienne. Tonkinoise.
Femmes du Cambodge.

Nan-King.

Il vente grand vent sur le fleuve ; les rafales d’amont descendent larges et s’enflent aux vallées ; elles paraissent lutter de vitesse avec le courant boueux ; et l’eau bat les rives avec un glougloutement gourmand d’inondation. Il gèle 10 degrés au-dessous de zéro. Les jonques se sont toutes réfugiées dans le canal qui monte vers Nan-King, et l’enchevêtrement de leurs agrès simples au lieu de parer le fond du paysage, salit davantage encore sa lividité. Deux portes, l’une sitôt après la grève, l’autre à l’horizon, dressée en arc triomphal, marquent un chemin d’immense tristesse vers un Golgotha d’ombre : entre elles, sur la route, des peupliers se froissent. Des Chinois, démesurément grossis par les peaux de bêtes, passent, portés par des ânes lilliputiens ; sans timbre, les clochettes des colliers toussent ainsi que des asthmatiques. Et de l’autre côté du fleuve roi, les biches brament sous un tournoiement d’aigles malpropres.

Nous sommes entrés au hasard dans une maison. L’embarcation tarde, le froid n’est pas supportable auprès de l’arroyo ; nous cherchons où nous chauffer.