L’intérieur est à peu près sombre, le feu rougeoie à peine ; comment donc se réchauffent-ils là-dedans ? Avec une mèche de poche, nous avons vu. Nous avons vu ceci : deux tas énormes, indéfinissable à l’abord, sont élevés face à face sur deux cadres de planches très larges ; des vêtements, des toisons apparaissent dont nous éventrons prudemment l’épaisseur ; et alors se découvrent deux pareils grouillements : sur chaque lit de bois, une femme, large comme le cadre, est étendue ; et sur elle, autour d’elle, sous elle, en travers d’elle, pour avoir chaud, sont serrés des mâles de tout âge, seulement pour avoir chaud, dans des positions de la plus diverse débauche.
Une odeur, définissable par celle de la volaille vidée jointe à une aigreur d’ancienne étable, couvre ou renforce le relent des chairs dégoûtantes… Et l’impression est semblable à celle d’un fumier retourné où surgirait un nid de couleuvres.
Chinoises d’exportation.
A Manille, à Tahiti, à San Francisco, les Chinois qui viennent s’établir sont accueillis par des huées et des pierres ; à coups de pied on les mène dans des bureaux d’immatriculation où ils laissent leur dignité d’homme et leur premier pécule. Puis ils disparaissent dans la foule toujours grossissante des travailleurs jaunes, dans un ghetto où ils vivront de rien pour économiser l’argent du cercueil qui les ramènera dans une plaine de tombeaux, quelque part autour de Canton.
Les femmes de ceux-là sont heureuses. Peut-être, les Chinoises richissimes exceptées, peut-être sont-elles les seules Chinoises vraiment femmes, vraiment capables d’un pouvoir sur l’homme. Les maris travaillent ; elles jouissent de repos gras et qui engendrent des coquetteries étudiées ; elles ont le temps de songer à l’adultère. Et les Tagals splendides de Manille, les nègres hercules de San Francisco font assez souvent avec elles des couples réels d’amant et maîtresse.
Port-Arthur.
Le contraste est saisissant, lorsqu’on vient du Petchili, quand, la veille, on a quitté Takou, Takou où l’on mouille dans une eau de sable sans voir la terre. Takou dont les forts seuls se distinguent de la hune. Ici, à Port-Arthur, la baie s’ouvre comme un fjord entre deux pans de falaises ; puis, au delà, l’aridité reprend, plate ou bosselée, sans caprices de lignes.
Des troupes chinoises sont campées aux environs de la ville ; elles n’ont pas encore évacué cette Corée que la guerre laisse au Japon ; leur apparence est une apparence de force ; les réguliers tartares, coiffés en bonnets ronds, en loutre, moustachus, les sourcils broussailleux, la bouche énorme, rappellent les hommes d’Attila.
Aux angles du camp hexagonal, bruissent les tentes des femmes à soldats ; des ribaudes marchent avec ces reîtres, et les mots moyenâgeux correspondent bien à la forme de ces groupes. Le verbe haut, la danse prompte, l’ivresse continuelle, elles sont à tous ; nulle admiration de courage physique, de bravoure au combat, ne les décide au choix d’un amant. De l’amour, elles ne conservent que le goût de la douleur ; ce sont les harpies du meurtre, les prêtresses de supplices qui, sans exception, se rapportent à des atrocités sexuelles.
Le moins terrible d’entre eux, pour les hommes ennemis, est leur épouvantable caresse de la main prolongée plus loin que l’épuisement, plus loin que le jaillissement du sang, jusqu’à la mort.