Et c’est pour échapper à ces ribaudes que les blessés de la colonne Seymour acceptaient le coup de grâce donné par leurs camarades.

Saïgon.

Il faut s’arrêter à cette place, qui n’est pas encore la Chine. Non que la transition, entre le paquebot et les cités immondes du Yang-Tsé, s’y marque dans une gradation d’accoutumance à l’horreur. Aussitôt voici le fossé : il faut le franchir, malgré que quelques coins odorent le cloaque.

Et Saïgon c’est aussi l’oasis merveilleusement variée entre des escales mornes ou inquiètes.

La Rivière y conduit, méandreuse, brusque, follement contorsionnée, comme si elle retardait le plus possible l’arrivée de joie, comme si elle défendait naturellement l’humus plein de tombeaux, autant que les enchevêtrements artificiels protègent partout, depuis le cap Saint-Jacques, vers le Nippon, le mystère des choses d’Asie. Le navire peine dans l’effort d’assortir continuellement sa rigidité aux dessins de la rive grasse, échappé aux bancs pour piquer l’étrave sur des bosquets chevelus d’où pleuvent les fourmis rouges. A droite et à gauche du sillon bruissant de la Rivière, la rizière fume. Et la rivière soudain brise et éparpille la certitude de son chemin en une multitude d’arroyos éventaillés. De nouveau il semble que cette traîtrise lutte pour le secret des choses vers lesquelles on va, tâche à égarer la conquête. Et, au bord de l’eau, les buffles qui rôdent, le muffle dans le vent, dociles pourtant au boy qui les parque, s’apprêtent à foncer sur l’étranger qu’ils hument.

Qu’est-ce donc que l’on voulait cacher ? Où donc le trésor qui demeure par-dessus les siècles, hostile au conquérant ? Cinq heures, l’après-midi : le « tour de l’Inspection » grouille ; le mouvement, malabars, phaétons, cycles des palanquins rares, le mouvement se diversifie et se renouvelle avant le crépuscule bref. Les phaétons sont les phaétons, attelés seulement d’une paire de chevaux nains, venus de Manille ; les malabars sont les « sapins ». Et la halte où l’on boit les apéritifs gigantesques, comme on y boira le lait, vers l’aube, se nomme le Pré Catelan. L’Inspection, le Bois ? On ne sait plus bien ; à côté, au flanc de la promenade, comme là-bas en France, un jardin botanique où des fauves en amour commencent à miauler. Maintenant la file des voitures est doublée, triplée même. Au pas l’on défile ou bien l’on frôle ; les petits chevaux, qui ne stoppent pas, encensent, parmi l’ondoiement de leurs crinières non rasées. Monocles sur presque toutes les faces ; smokings blancs, les revers de soie thé ou mauve ; blanches aussi toutes les robes, blanches surtout les robes sans tailles, les fourreaux des congaïs qui mènent leur charrette anglaise… Des landaus plus graves, désagrègent la terre rougeoyante : le général a passé ; le lieutenant-gouverneur passe…

La nuit s’abat avec la durée seule du tournoiement d’un oiseau monstrueux frappé à mort. Le bruit meurt, les voitures filent d’un seul élan… Pour les avoir suivies, on est à la lisière de l’Inspection, du Bois, et l’on voit : on voit que la bordure bruyante n’encercle que la plaine mystérieuse et vide. Tout près, si près de la ville franque, recommence le mamelonnage de la terre, crevée des cadavres en myriades… Le tour de l’Inspection bifurque à la Route des Tombeaux.

Mais, pour revenir s’asseoir aux terrasses, dans la rue Catinat, les beaux et les belles ont pris une autre route. A peine, comme tous les soirs, ont-ils près du pont de bois, sur l’arroyo, fixé les payottes, devant lesquelles s’accroupissent, autour du riz, des créatures aux dents laquées. Le faubourg étrange, bientôt disparu, importe peu. Quelle curiosité d’ailleurs intéresserait, aujourd’hui que le paquebot a débarqué la troupe théâtrale, engagée pour la nouvelle saison ?

L’enchère, depuis le midi, est haute déjà. Pour réussir des accords, des gens ont presque supprimé leur sieste, oui, vous avez bien entendu, la sieste. Et d’autres ont fumé une vingtaine de pipes d’opium en moins que la ration journalière, résignés à mâcher des boules, pour ne pas perdre le temps du marchandage. Autour de l’absinthe, qu’une bizarrerie du climat fait vraiment meilleure, aussi différente de l’absinthe d’Europe qu’un bordeaux de crû d’un vin au litre, les nouvelles s’échangent :

— L’avocat défenseur du boulevard Charner donne 1500 piastres par mois à la dugazon.