— La soprano a accepté les 1200 piastres que lui offrait le président du cercle.
— Il paraît que la chanteuse légère a un béguin parmi ses camarades ; elle ne le lâchera pas contre 2000 piastres.
— Je vous dis, moi, que le lieutenant-gouverneur s’est déjà entendu avec elle.
— A propos, combien vaut la piastre aujourd’hui.
— 2 fr. 69, mon cher.
— Parbleu ! »
La bienvenue de la troupe, c’est de jouer le soir même de son installation. Combien les soupers seront, après la représentation, plus fastueux encore qu’à l’ordinaire ! Les noctambules qui ne peuvent se payer une théâtreuse au titre de maîtresse, ou qui se sont trop tard présentés, afficheront à des tables voisines le luxe de leurs agapes, et signifieront de quel prix se paiera une passade furtive, entre la sieste et le tour de l’Inspection. Puis, le poker formidable, cette nuit s’enflera plus formidablement encore : qui sait si la veine d’une relance sur trois fulls et un carré ne permettra pas à quelqu’un de devancer, au matin, les messages du lieutenant-gouverneur à la chanteuse légère ?
En attendant de s’assembler autour des marquises au champagne ou des tables de jeu, il reste la distraction de visiter les « Moldos » du boulevard Charner. Leurs cabarets, qui seraient des bars à Singapour ou à Shang-Haï, sont éparpillés au long du terrain vague qui, plus tard, très tôt quand même, sera le « boulevard ». Moldos, le mot abrège celui de Moldo-Valaques, décrété jadis par on ne sait quel géographe officiel des mœurs. Tchèques ou juives, Roumaines courtes, Viennoises épaisses, et combien d’autres de toutes races uniformisées dans l’appellation slave, tziganes femelles de l’Extrême-Orient, elles roulent sans trêve et sans fatigue sur leur cycle inévitable : le Caire, puis Port-Saïd, puis Singapour, ensuite Saïgon, enfin Hanoï. Commerçantes apathiques, mais dont les gestes ne se départissent jamais d’une suite machinale, elles n’ouvrent leur lit qu’après les volets clos sur la salle d’en bas.
Alors, brisées par la journée que ne repose guère leur sieste intermittente, elles dorment comme un roulier, aussitôt sous, ou plutôt sur les draps. Et l’amant de passage qui veille, se résigne à leur inconsciente bonne volonté, surpris par l’automatisme de leurs gestes accoutumés, tel un enfant qui tette sans se réveiller…
Et le matin, quand on s’évade du lit moite, il faut chercher loin la douche, à l’hôtel ou dans la batterie du ponton-stationnaire. Quelle rancœur ! Quel subit et franc élan vers des chastetés lustrales ! On se méprise d’avoir payé la réclusion du paquebot par l’abandon précipité aux étreintes déjà connues, courtisanes de trottoirs, théâtreuses, Moldos. Le châtiment, qu’aggravera avant de l’effacer le jet implacable de la douche, solde le rut de France transporté ici, inharmonisé avec la terre d’Asie. Et, tandis qu’une nouvelle hâte grouille de se purifier en des chairs exotiques, tandis que se précise parmi l’ébrouement de l’eau, l’évidence du sacrilège nocturne, on ne pense pas que seul a dévasté le désir fort et l’ordinaire hygiène, seul le Soleil, sensible même parmi l’ombre de volupté, le Soleil qui maintenant, calme, balance ses semences de mort dans son vol de clartés…