Et l’on va vers Chôlen. Qu’a-t-on besoin des repos renouvelés qui permettent des minutes d’activité entre chacun d’eux ?… Partout la sieste pantèle, sieste d’après-midi après la sieste du matin, avant la sieste d’après le tour d’Inspection… Les jambes fermes, on saccade la promenade vers le bourg annamite ; on ne sait pas la raison de ces torpeurs qu’on méprise indulgemment. On saura trop tôt… Dans la lumière vide et sèche, les flamboyants ne peuvent odorer. Des champs engraissés monte l’haleine infecte des déjections.
Fumerie d’opium au Tonkin.
Enfin voici Chôlen, discret, Chôlen que l’on verra mouvant splendidement des cortèges du Dragon ; car, au premier jour d’escale, s’entassent, sous les tempes chaudes, le tas du devenir… A cette heure, sur les rues, les profils minces des cases en vis-à-vis ne se joignent même pas au milieu du sillon. Il n’y a qu’une plaque d’ombre, étroite, géométrique, où s’inscrit le relief d’une créature figée sur un escabeau ; des fumées d’opium, parfois, crépues et roulées, barbouillent cette plaque. Ou bien c’est un rideau, entre l’ombre et le réduit ombreux ; la femme annamite attend derrière ce vélum loqueteux, peut-être rien, ou seulement ce qui est venu.
Eux, ceux qui sont venus, reculent. Comment ces hideurs sont-elles sœurs des congaïs pimpantes, qui, dans leur sarreau blanc, mènent sur l’Inspection les charrettes anglaises ? Ce n’est pas possible ; non, vraiment, il est impossible d’imaginer le plus lointain des rapprochements avec cette femme, indifférente et muette pendant la délibération des étrangers ! Car les visiteurs n’ont vu et ne voient, ils ne verront toujours que la joue grimaçante dans l’effort du bétel chiqué, les dents mi-noircies, mi-rougeoyantes, offrant l’image d’une tête suppliciée dont on aurait retourné des lèvres, le jus mal essuyé qui balafre un coin de la joue.
D’ailleurs, en surmontant le dégoût, l’effort d’une sereine curiosité ne révèle pas, supprimée la tête, un corps de beauté. L’impression est reçue ineffaçable, dans cette première rencontre. Et l’on ne s’intéressera point, plus tard, aux confidences d’amis intrépides qui ont usé de femmes à Chôlen, dans la pleine obscurité pour ne les voir point, et qui affirment alors la science des rythmes éprouvée, et, pour la première fois peut-être dans une étreinte exotique, l’exception aux passivités insupportables…
Mais, sur la même route, au retour, dans le faubourg épars, tranché par les boulevards et les voies ferrées, s’offre une station encore d’épreuve, un port sans doute où s’abriter des Moldos… Ecoutez… n’est-ce pas ? Vous avez aussitôt reconnu le grêlement du chamicen ; la mélopée, qui, à la même heure, remplit les rues du Nippon, monte de tous les coins de ces maisons développées autour de Calnelages. Les syllabes de Ko-bi, Yoko-ha-ma se prolongent presque en pleurs retenus. Oh ! la bonne aubaine : tout près de nous, des Japonaises, des mousmés !
Hélas ! ces exilées du Nippon sont de pauvres et laides choses. Le caprice de quelques gros fonctionnaires autant que l’humeur vagabonde a transporté dans cette campagne empuantie d’ordures et pâmée aux relents de flamboyants, un coin du Kanagãwa, la débauche mièvre et multiple de Yokohama. La transplantation n’a pas réussi et les greffes sont impossibles. Ainsi songe-t-on, après une heure dans la chambrette, sans les nattes merveilleuses de là-bas, à Nagasaki et sans la nuit fraîche du fiord où s’ébattent les poupées de volupté. Et, déçu, abruti par cette exploration de l’exotisme de Saïgon, sous le soleil méchant, on regarde vers l’arroyo où les sampans se heurtent, remplis sans doute du grouillement qui parfait l’horreur, serrant autour de la résine qui pleure les faces au rictus du bétel.
Pendant l’entière durée de l’escale, la contrition est vaine qui veut revenir aux Européennes, d’en haut ou d’en bas sur l’échelle cochinchinoise, même aux Moldos. Car il y a des raisons que l’on n’a pas sues le premier jour. Les blanches, là-bas, n’ont guère de mérite à la résistance, si un désir réussit à les pâmer. Pauvres femmes d’Europe, loques malpropres et honteuses ! Elles portent la peine biblique, semble-t-il, de n’être point restées où elles naquirent pour leur rôle d’amantes, plus simplement pour la soumission à leur féminité. Une à une elles s’en vont, effondrées peut-être pour la vie, l’une après l’autre elles désapprennent de changer les camélias, et leur intimité n’est plus que la réclusion à perpétuité…
Il reste les congaïs, les femmes annamites, pimpantes, mièvres, musquées, dont le sarreau blanc jalonne l’Inspection. A quoi bon parler de celles-là : chair domestiquée par des conquérants, elles n’apprennent rien au passant puisque ses pareils leur ont tout appris. Leur nom pourtant complète la trilogie des symboles de l’exotisme : congaïs à côté des mousmés et des vahinés. Même ce nom, promené sur toutes les mers, demeure le plus généralement employé par ceux qui, à une terrasse de café, en France, diraient « une femme ». Et il y demeure vraiment une empreinte plus souveraine de possession, de « chose » qui appartient sans restriction, et, dans la légende de volupté, une signification de passivité prête à tous les sadismes.