Et déjà on croit entendre se gargariser dans l’Ile à prendre l’Ile qui n’est même pas à vendre, les « Chan songs » des yankees d’Alabama.
Eh bien ! la désespérance aura tort, et le feu du ciel n’aura pas dévasté à jamais les Antilles, plus que l’incendie, plus que les cyclones ou les tremblements de terre. Ce qui sera, recommencera ce qui a été, pour que ceci fut la joie. Et, nombrant les gestes rencontrés de noblesse, de tendresse et de caresse, on aura peut-être fait un peu pour renouveler à la tendresse des « Doudous » la confiance de vivre.
Les Doudous.
Si les mots vivent, eux aussi, si de la souffrance ou de la puissance s’écartèle au long de leurs syllabes, le mot qui là-bas signifie amant, le mot de « Doudou » renferme dans la simplicité de sa redondance le cycle des baisers espérés autant que des baisers perdus, le bégaiement de l’unisson extasié dans des larmes et la lamentation des vains appels. Mais la douceur infinie est trop vite devenue l’afféterie, et l’afféterie s’est prolongée en puérilité ridicule.
« Doudou » c’est encore l’amant, l’ami, l’élu ;
« Doudou à moi, li qu’a pâti… »
Mais les Doudous, ce sont les blanchisseuses presque noires du Fort-de-France, ce sont les marchandes d’ananas qui n’ont pas désarmé bien au delà de la cinquantaine, ce sont des quasi négresses tout en croupe et en seins, qui marchent en tendant le ventre. On les connaît tôt. Elles envahissent la frégate-école. Leur rôle est d’apporter l’agréable en même temps que l’utile, fournisseuses de leurs marchandises et de leur chair. La tradition d’année en année se perpétue. Et la tradition ne leur déplaît point. Car, pour le plus grand nombre, hors les exceptions de toute jeunesse, et d’avance éliminées les vieilles véritables, l’âge est indiscernable. Les aspirants, vierges la plupart, choisissent à l’aveuglette les Doudous maternelles, celles qui ont vu paraître déjà vingt fois les vergues de la frégate depuis leur puberté, se réjouissant des jeunes corps qu’elles combleront pendant la sieste. Le soir ne les en trouve pas plus lassées, près des bosquets, sur la Savane, lorsqu’elles s’attardent, au hasard des rencontres, sur les bancs.
Cependant les Doudous qui promènent ainsi leur madras, à l’abri de la lune, se différencient, heureusement pour les autres, des tendres blanchisseuses dont le repos du soir s’écoule avec l’amant sérieux, au seuil de la case. Les femmes de la Savane rappellent un peu trop les pierreuses, si l’on enlève au terme infâme son âpreté de misère et son frisson de crime. Et alors il reste les mêmes caresses sans unisson, payées aussi peu et prises aussi peu confortablement… Plus loin, au milieu de la place, blanchit la statue de l’Impératrice parmi les palmiers superbes, « orgueil de la nature à côté de l’orgueil de la femme », et dont la tête sert à faire « une bonne salade », comme expliquent tranquillement les livres-guides.
Errantes ou sédentaires, péripatéticiennes du square mal famé que demeure la Savane à certains moments ou bien travailleuses défatiguées par les jeux de la volupté, Florises Bonheur des tropiques, toutes les Doudous effarent, à la prime approche, le désir qui veut choisir. Car à parler franc, on attendait des chairs, sinon blanches, du moins agrémentées par le pigment sous lequel vaudraient mieux les lignes, et l’on trouve, sous sa caresse, des peaux noires. Oui, c’est méchant, c’est inexact que de dire « noires » ; nous nous mettrons d’accord, voulez-vous ? en les définissant « chocolat éclairci ». Malgré tout, malgré les différences essentielles dans le visage, la tentation est forte de qualifier dédaigneusement de négresses les amoureuses Doudous. Dépit d’un jour, de la première rencontre, car, avant deux nuits remplies, les récits mêmes des Doudous auront éclairé le passant sur l’abîme approfondi entre elles et les femmes noires.
Les filles de Béhanzin ont intéressé longtemps les potinières de la Savane. Elles suivirent jadis l’exil de leur royal père, séparées par quelques égards du harem, transportées avec lui jusqu’à la Martinique. Et leurs sens ne s’atrophièrent point dans la béatitude de la défaite. Or Béhanzin autant que le seul monarque, se trouvait le seul mâle de la horde. Il fit courtoisement comprendre les naturelles nécessités de ses filles ; le Seigneur Qui de droit ne s’opposa point à ce qu’une grande latitude d’approche fut concédée aux hommes de bonne volonté, quand les demoiselles s’ébattaient autour du fort.