« Eh ! quoi ! raillez-vous trop facilement l’ingénuité du couplet ? et n’avez-vous point, quand même, senti se gonfler les cœurs des futures amantes ? Ne connaissent-elles point ainsi comment, par-delà des couchants et des îles, des femmes, leurs pareilles, après des seins palpitants supporteront des seins raidis par le spasme ? »
Oui, Madame. Peut-être même un jour, si elles furent celles vers qui venaient des étrangers, un jour elles ont vérifié leur hypothèse de délices, et balbutié, dans la communion suprême, le « Bojé Tsara Krani ». Oui, Madame, mais alors, ce fut pour l’alliance !
Pour la peau, il faut être deux aussi. Le premier nous le connaissons, globe-trotter épiant les jalousies lourdes du soleil de la sieste, ou bien officier, nez au vent, dans le frisson de fraîcheur, avant la nuit brusque, au saut du canot-major. L’autre, ah ! l’autre, elle apparaît peu ou prou. Pourquoi ?
La brutale esquisse de ces déambulations, candidement romanesques, à travers les cités ou les villages de la nuit, se résume en deux pages d’un livre. « Vénus ou les Deux Risques » de Michel Corday. L’œuvre pourtant n’étreint aucun exotisme et ne prétend aucunement à théoriser l’aventure. Les termes en sont néanmoins précis et définitifs, soulignant les difficultés de parler la langue en laquelle seule germera l’idylle, les grotesques méprises dans l’enfilade fiévreuse des portes et des couloirs d’ombre prometteuse ; les quolibets acceptés, tête basse, en échange des questions ridiculement cyniques ; la promenade harassante guidée par des associations chimériques d’idées ; la solitude enragée au pied de fenêtres tranquilles ou énigmatiques, comme partout, comme on veut les imaginer ; enfin, par le hasard où se dilate une joie inavouée, la rencontre d’un cabaret ou d’une vieille, havre assez souhaité pour n’hésiter point à le déclarer très sûr ; et alors, la passade confuse qui prépare pour le matin la hantise du risque vénérien.
Celui-ci, les bons apôtres l’invoquent pour se soustraire au « devoir d’aventure ». Ils sont rares, et, apôtres, ils sont devenus. D’ailleurs, il leur paraîtrait indigne que la tâche ne fût point dévolue à des camarades, et que l’exotisme n’apportait point, par quelques-uns, à la collectivité, des légendes où se redore l’auréole. A parler franc, les sages existent peu, aussi bien chez les aspirants que chez les capitaines d’âge : tout au plus ceux-ci, Homais du spasme, ne manquent-ils point de porter, avec leur désir, un attirail de préventifs. Mais certainement la crainte du risque vénérien ne limite en rien la volonté exaspérée vers l’Aventure.
Il semble que Loti ait dressé un bilan définitif de cette aventure. Sa nomenclature résume, en quelque sorte, la sexualité géographique, et, si les noms d’Aziyadé et de Rara-Hu saillent particulièrement sur le tas des maîtresses, chacune néanmoins, à travers les pages, offre curieusement un « cas d’aventure ». Heureux soit-il lui qui les vécut ! Es basse envie de ses camarades, et l’ignominie qu’ils attachèrent ingénieusement au souvenir du divin mélancolique, suffiraient à authentiquer les récits et à identifier les héroïnes.
Et pourtant ! Pour qui a vécu la vie d’officier embarqué, une incompatibilité déconcertante surgit trop souvent entre les libertés permises, dans l’œuvre, aux fringales d’amour, et le service tellement astreignant des quarts à bord. Le don-juanisme heureux d’un globe-trotter s’accorderait assez bien avec ces chevauchées, ces réclusions, ces départs et ces retours ; moins évidemment cadre avec cette volupté aventureuse la sujétion des journées découpées par fragments de quatre heures, entre le carré, le pont et la terre.
Mais il faut croire, nous voulons croire : la foi en ces amantes est assez merveilleuse. Il n’en apparaît pas moins que le substratum de ce désir mondial fut le plus souvent très humble. Aziyadé, Rara-hu, la chevrière monténégrine, les autres, ne furent pas des aubaines différentes à l’abord, de celles ordinaires aux maritimes échappés des canots-majors. Du moins il sut, lui Loti, les abstraire de leur chair universelle, les isoler dans son laboratoire de sexualité psychologique, traduire leur âme après leur en avoir donné une, en cataloguer les étreintes et en léguer la suite à des solutions futures. D’autres que Loti sans doute tentèrent cet effort avec des filles de bar ou des chanteuses de café-concert : de ceux qui, parmi ceux-là, ne se brûlèrent pas la cervelle ou n’éventrèrent pas la caisse, plus d’un goûta des délices uniques « d’aventure ». Mais le cadre où ils sertirent leurs nuits se comparerait mal au cadre des natures naturantes empreignant la jouissance de Loti, près des eaux du Bosphore ou dans les verdures malaises. Ainsi les petites femmes de Loti se sont érigées au socle des grandes amoureuses, et l’amant qui eut à ce point le sens cérébral de l’Aventure, méritait bien celle d’être porté au triomphe sur des épaules nues de femmes, dans un salon académique.
S’il fallait définir l’Aventure — la différencier par le temps de tous les autres désirs, depuis leur conception jusqu’à leur satisfaction ; si l’on s’attachait néanmoins à lui conserver ce caractère, étymologique, d’une chose advenant et autre que celles de même finalité — on pourrait hésiter à trancher si le phénomène se rapporte aux liaisons ou bien aux passades.
Le propre même de l’Aventure est de se sentir d’une autre essence qu’un rut épisodique : donc un loisir est indispensable, pendant lequel étudier l’objet, la partenaire. Mais aussi un caractère essentiel de l’Aventure comporte que la partenaire, évoquée dans l’avenir, ne s’appellera jamais maîtresse : donc il s’impose que la brièveté des rapports entre, dans l’événement, en principal facteur.