Que conclure ? Dira-t-on que l’Aventure est une liaison dont le terme s’aperçoit aussitôt que se compte le départ ? Ou bien une passade telle que, les sens comblés, subsiste la nécessité de prolonger moralement la sensation par enquête réciproque des amants ?

Admettons, voulez-vous ? En tout état de cause, une part prépondérante de la volonté dans l’Aventure. On cherche aventure, dit l’expression ; et, si l’histoire de Joseph avec Mme Putiphar fut indiscutablement une aventure pour Joseph, les mâles, sans exception, préparent le geste final avec science et conscience. Que cette volonté se manifeste en ses dernières énergies, le cas est beaucoup plus rare, et voilà comment tant de rapprochements et de possibilités ne seront jamais devenus des aventures. Le viol vraiment recule à des temps trop préhistoriques. Tant pis pour les « aventuriers » ! Car puisque l’événement les place, par définition, en dehors de l’ordinaire, ils devraient songer que leurs moyens aussi ont besoin d’échapper à la banalité. La nécessité de l’assaut saute aux yeux aussi bien qu’à la pensée… mais combien de fois après l’affaire manquée.

L’Aventure c’est le Viol tendre,

A Las Palmas, une fleur est tombée de derrière une jalousie ; à Fort-de-France, au balcon, par dessus le crépuscule de la Savane, la femme d’un tabellion, offrait une splendeur unique d’octavonne ; et, le matin où quelqu’un s’était trompé de porte, dans un hôtel d’Honolulu, il a paru que la miss auburn, aux goûts de sang, ne s’était guère retournée, penchée sur sa glace. Ah ! pourtant que ces chairs sont demeurées lointaines !

D’ailleurs les problématiques partenaires n’eussent pas pu dire le « ni vu, ni connu » si commun de l’acceptation. Car les blanches d’outre-mer, piquées comme de hauts lys en un jardin, ne sauraient escompter aucune complicité de la foule ou de la nuit. Et c’est ainsi que l’exotisme, Eden des désirs multiples et sans mystère, surchauffe, jusqu’à la tuer immédiatement, l’Aventure.

Mais, entre les terres d’Europe que l’on quitte et les Iles vers qui l’on va, il existe un terrain où la tendresse a, pour fleurir, le même temps que le désir pour se combler, un lieu où des amants entrent inconnus l’un à l’autre et duquel ils sortiront oubliés l’un de l’autre ; un coin de monde où la femme peut imaginer borner indéfiniment son rêve tandis que l’homme songe sur quelle courte durée il peut étendre les précisions de ce rêve. N’est-ce point là le royaume de l’Aventure ? Ce sol béni c’est le plancher des paquebots.

Ne riez point, sans doute le lyrisme a tort devant la banalité immense le plus souvent, des rencontres entre la Sicile et Tamatave, Marseille et Saïgon, Bordeaux et la Havane. Pourtant beaucoup des caprices échangés entre le ciel et l’eau furent de véritables aventures, et, nulle part ailleurs, les caractères de la possession ne se retrouveront plus complets et en même temps plus particuliers, nulle part la réalité d’un rêve ne se bornera mieux, pour un double agrément, dans le temps des amants et l’espace des baisers.

… Le piano s’est tu à l’arrière. Un timonier vient de hisser, sous le taud, le fanal « de la pudeur ». Des points de cigare piquent encore la houle des fauteuils et des pliants. La tente cache tout le ciel. Pleurée par les étoiles et la lune qui court une clarté tombe, puis se blottit, apportée par le rebroussement de l’eau. C’est la nuit du navire. Des ombres, quelque temps encore, ont passé sur vos yeux mi-clos. Parmi ces ombres, l’ombre chère. Et, à un moment, comme si sa course seule se balançait devant votre piège d’amour, vous en avez cassé le rythme, brutalement et tendrement. Vos mains maladroites, vos mains fermes quand même pressent, comme pour les rapprocher, les hanches presque nues de la passagère.

Comme il y a longtemps, semble-t-il, que vous la connaissez, que vous la désirez, cette femme ! N’y a-t-il pas des mois que le navire s’en est allé de la Joliette et vous a emporté avec l’amie, avec elle… Résistante, la voici qui, peu à peu, s’asseoit sur vos genoux, suppliée par les mains fermes et maladroites. S’il y avait quelqu’un encore à l’arrière du paquebot, il ne verrait qu’elle, sur la chaise d’ombre, contre le mât… Vous ne lui demandez rien, à la passagère ; sincèrement elle croirait ne pouvoir rien donner. Mais vous savez, vous, les délices spéciaux et coquets des navires qui s’en vont droit, portant sur eux l’amour… Et l’amie, en son Aventure, s’étonnera d’apprendre, à l’arrière du paquebot énorme, comment, pour s’être laissée attirer vers votre bouche, elle s’est délicieusement assise au sein de son rêve.

Pointe de sadisme, grain de tendresse, marine, hors d’œuvre des désirs affamés sur l’océan, l’Aventure !