Et la passagère, au bout du voyage, ira se perdre dans le petit groupe des blanches que l’exotisme défend contre l’aventure, et l’ami cher de la traversée, redeviendra au bout du voyage, l’officier que les heures immuables du canot-major ramèneront à bord quand il pourrait, peut-être, essayer de rencontrer une solitude comme celle d’après-minuit à l’arrière du paquebot. Et ce sera fini pour lui de l’Aventure jusqu’à revenir au doux pays de France.

Pour elle, la femme, un peut-être plus probable germera du jour où elle sera devenue femme d’outre-mer.

Blasphème du mot joli, interprétation, nul doute, trop large de la passade sentimentale, il faut pourtant effleurer cette façon d’aventure qui est la curiosité mauvaise de la blanche déracinée pour le nègre. L’habitude de voir constamment les hommes de couleur d’abord vainc la répugnance ; les entretiens naïvement impudiques de la domesticité noire, peu à peu, intéressent la maîtresse ; des histoires soufflées au vent des pankas, après dîner, l’étonnent ; et lui reviennent à la mémoire les bilans des viols et des lynchages transatlantiques. Elle a ri, elle s’est moquée. Mais, avant la semaine écoulée, elle essaie. N’est-ce point insolent d’admettre les affirmations des dîneurs bien renseignés, savoir que l’étreinte de ces horribles femelles avec leurs époux ou leurs amants se prolonge toute la nuit, et que la virilité des mâles ne cesse de s’affirmer jusqu’à la séparation des amoureux ? Alors, si c’était vrai, avec les blanches pour le baiser desquelles ils risquent périodiquement la mort, que serait…

Ce que c’est, oh ! les curieuses éclairées en font rarement la confidence : la merveilleuse physiologie des partenaires ne suffit sans doute pas à renverser l’obstacle éternel, l’incompatibilité des races devant le désir.

Que nous voilà loin, sur ce même chemin de l’Aventure, loin des échanges préparés par les cartes postales, la petite correspondance des journaux, les photographies contemplées dans des albums ou sur des cheminées. Demeurez donc dans les villes de la vieille Europe, vous tous « aventuriers », et vous « aventurières ». Souvenez-vous que Carnegie donne ce premier conseil pour conquérir le monde des affaires : séjourner dans les cités anciennes où l’argent est plus concentré. Ainsi plus de baisers sont amassés dans les rues où l’on aima depuis plus de siècles. Et le livre délicieux de Pierre Veber, le livre exact qui s’appelle l’Aventure, tient fort bien entre Montmorency et le Bon Marché.

Que si la paresse, mols aventuriers et aventurières veules, si la paresse vous empêche, la souhaitant, de chercher l’Aventure, vous affirmerez qu’il y a pourtant des pays, des nuits, où l’Aventure vous cherche ; qu’ainsi il apparaît du dernier mauvais goût de théoriser comment l’imprévu des étreintes n’existe pas ; et qu’à tout bien considérer l’impertinence de ces conclusions se pardonne dédaigneusement à un « exclu ». Halte ! je pourrais dire…, mais je ne dirai rien.

Je dirai seulement : « Vous avez raison, Monsieur, et vous Mesdames, d’assurer qu’en prenant le train pour Séville, pour Naples, ou seulement pour la Riviera, vous partez à l’aventure. Certes, dans le moindre hall d’hôtel entre Cannes et Menton, devant le passant du Long’Arno, auprès des bénitiers de la cathédrale à Séville, vous aurez le droit d’espérer, avec beaucoup de raisons, qu’il va « vous arriver quelque chose ». D’ailleurs l’inimitable Lorrain ne vous a-t-il pas dénombré les frissons épars sur la Côte d’Azur ? Parbleu, vous vous y arrêterez, et, s’il vous plaît d’aller à Venise, qui vous empêchera de trouver la chose dont on se souvient entre la place Saint-Marc et l’hôtel Danieli ? Quant à Naples… il suffit.

Oui, il suffit, Monsieur, de votre sourire, du vôtre surtout, Madame…

Et j’aime mieux me taire, ne pas dire que Tartarin aussi, partant sur l’Alpe, s’attendait à ce qu’il « lui arrivât quelque chose », et que Bézuquet eut peine à lui expliquer comment catastrophes, éboulements, abîmes, tout était prévu par un programme parfait… Arrêtez ! Bézuquet pour une fois, n’eut pas raison.

… Il y avait une fois, une fois, il y a bien longtemps…