Sur deux chenets fantastiques en fer forgé, trois billes d'ormes centenaires rougeoyaient comme un véritable incendie, allumant çà et là des paillettes de pourpre sur les cristaux, les faïences et l'argenterie, pêle-mêle avec les paillettes bleues dont les parsemait le jour pâle et doux, tombant d'un ciel d'automne, par deux fenêtres à haut cintre qui s'ouvraient sur la cour du château.

Sur la nappe opulente aux armes du baron brodées en rouge, deux couverts avec leurs serviettes damassées tordues en spirales; une pyramide d'huîtres avec de gros citrons épars; un sauterne d'ambre dans des flacons trentenaires; des réchauds fumants où des cailles au raisin faisaient vis-à-vis à des ris de veau piqués de truffes, et sur une étagère émaillée de plateaux hispano-mauresques et flanquée de corbeilles en porcelaine de vieux Saxe, des éboulements de chasselas de Thomery et de Muscat violet des tropiques avec des poires fondantes et des sucreries de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

On se mit à table, et le Normand donna à son hôte l'exemple d'un appétit pantagruélique jusqu'au moment où, se renversant sur son siège de Cordoue, aux bras d'ébène, il lui dit après avoir porté la santé de tous les Charaintru passés, présents et à venir:

—Mon cher ami, je passe à bon droit ici pour avare, car il y a trois mortelles années que je n'y ai dépensé trois écus de cent sous; j'ai eu tort, je le reconnais et je m'en repens, mais il a fallu ces trois années pour me reconnaître; la douleur m'avait abruti. Tout me rebutait, ma regrettable épouse ne m'avait pas donné d'enfants; elle m'a laissé en échange la chose désormais la plus inutile pour moi, la fortune. Votre venue aujourd'hui m'a rappelé mes années de Paris, je veux me ressaisir et vous m'en avez fourni l'occasion. Je bénis le hasard qui, vous amenant chez les de Guermanton, tout près de Bois-Peillot, m'a permis de me ressouvenir que j'avais encore quelques amis sur terre.

Mais Charaintru avait retrouvé son franc-parler et son assurance dans les libations répétées.

Il choqua à son tour son verre contre celui de son hôte et demanda:

—Mais enfin m'expliquerez-vous votre obstination à vivre ainsi retiré, sans chercher à vous créer des relations?

—Je vous l'ai dit. Mon deuil m'avait fait prendre le monde en horreur; puis, une fois l'habitude prise, je ne trouvais plus de prétexte suffisant pour me rapprocher des gens que j'avais tenus systématiquement éloignés. J'ai regretté souvent la situation que je m'étais créée, mais ma réputation de sauvage était déjà trop bien établie...

—Les Guermanton, par exemple, sont de charmantes gens, fit Charaintru, qui eussent été heureux de vous recevoir.

—Eh bien, fit vivement le baron Pottemain, je vous prends au mot, ménagez-moi une entrevue... Je savais, du reste, que M. de Guermanton était un homme fort affable et très courtois. Nous avons eu jadis une petite affaire à régler ensemble et j'en aurai peut-être une plus importante à traiter avec lui quand vous m'aurez présenté. Du reste, je puis vous dire de quoi il s'agit. Connaissez-vous l'enclave de M. de Guermanton sur mes terres?