Au fond du cœur, il était assuré d'avoir retrouvé Pauline dans Marguerite Darcy, mais par un sentiment d'exquise délicatesse, il entendait laisser à la jeune femme la liberté de rompre son incognito à l'heure où elle jugerait pouvoir le faire sans danger.
Raymond raconta à M. de Guermanton quelles luttes il avait dû soutenir pour arriver à faire triompher ses idées et, lorsqu'il le quitta, toutes les dispositions étaient prises en vue de sa prochaine installation et il avait reçu, avec les pouvoirs les plus étendus, les instructions les plus détaillées.
En rentrant, il fit le récit à sa femme des divers incidents de la soirée qu'il venait de passer et il eut la satisfaction d'entendre Marguerite lui demander en souriant de vouloir bien hâter les préparatifs de leur départ.
Un mois plus tard, les deux amants dirent adieu aux arbres en fleurs du Luxembourg et ils partirent pour l'inconnu comme on part pour le bonheur.
VI
M. de Guermanton parut, en arrivant à son château, plus sombre que de coutume. Sa femme lui demanda avec anxiété des nouvelles de ses enfants, dont l'un, Georges, était en pension à Arcueil et l'autre, Berthe, au Sacré-Cœur. Il lui répondit qu'ils allaient à merveille.
Jeanne insista pour savoir s'il avait fait quelque mauvaise rencontre à Paris. Jacques lui répondit qu'il en avait fait au contraire une excellente, que depuis trop d'années il avait laissé son bien patrimonial de Rouchamp en souffrance, que le hasard lui avait fait rencontrer à Paris un ancien ami malheureux et qu'il l'expédiait en Morvan pour remettre ses terres en valeur.
—C'est un agronome? demanda Jeanne avec sa précision habituelle.
—Non... répondit Jacques, c'est... c'est un employé d'assurances sur la vie!
—Oh! mais, dit la dame, c'est vraiment par trop extraordinaire! Quel rapport y a-t-il entre cet emploi et la culture des betteraves?