—Ce que vous ignorez, poursuivit Marguerite, c'est que ces plaintes ont été récemment portées contre la volonté de leur éditeur responsable... Pauline, affranchie par sa prétendue mort de la servitude et des menaces que son mari faisait peser sur elle, n'a plus eu qu'une pensée: transmettre au franciscain porteur provisoire des pièces que vous redoutez, l'ordre de les brûler de la première page à la dernière. Le hasard des circonstances contraires m'a seule mise dans l'impossibilité de transmettre cet ordre dans le délai voulu... Mais dernièrement j'avais pris secrètement les dispositions nécessaires pour que—s'il en était encore temps!—ma dénonciation fût anéantie!... Votre présence ici m'apprend qu'il est trop tard.... Je n'y puis plus rien... Mais je vous jure sur l'honneur et la vie de mon enfant que je viens de vous dire la vérité.

—J'ai de fortes raisons de croire que vous ne mentez pas, répliqua le Normand, puisqu'il m'a été donné de vérifier une partie des faits que vous invoquez... Mais si vous aviez eu la générosité... ou seulement la présence d'esprit de prévenir à temps le capucin, vous n'auriez pas aujourd'hui le désagrément de ma visite à Rouchamp... Mais là n'est pas la question.. Et toutes les considérations que vous faites valoir perdent leur valeur en présence des circonstances présentes... Vous avez fait le mal... vous devez le réparer, aujourd'hui que mon honneur à moi et ma liberté sont en jeu... D'ailleurs, les instants sont comptés!

Et comme Marguerite faisait un mouvement.

—Prenez garde, dit Pottemain en l'arrêtant d'un geste, je suis absolument décidé à tout. Si vous me tendez un piège nouveau en me faisant perdre mon temps ici, je vous le dis une dernière fois, le premier qui essaiera de franchir votre porte est un homme mort! D'ailleurs, ne comptez pas sur l'assistance à venir du dehors, madame! La maison est déserte... mes précautions sont prises... Nous sommes bien seuls, personne ne m'a vu pénétrer ici et nul ne nous entendra... Enfin, à quelques pas de votre maison, j'ai une voiture attelée d'un excellent cheval et j'aurai bientôt fait de mettre des lieues entre ce qui restera de vous dans un moment, si vous me refusez, et moi qui suis—vous le savez—assez riche pour avoir le bras long. Au surplus, la découverte que j'ai faite de votre retraite, au fond de cette campagne, vous prouve surabondamment que je ne suis ni un incapable, ni un imbécile! Eh bien, donc, lisez ou laissez-moi vous lire la pièce que je soumets à votre signature et vous reconnaîtrez qu'elle n'a d'autre but que de me soustraire à votre vengeance... Toute la question est de savoir si, à cette heure, l'intérêt de votre enfant, celui de vos amours, sont de vous venger d'un malheureux qui, somme toute, ne vous a absolument rien fait... Vous êtes adultère et quasi-bigame... Vous avez foulé aux pieds toutes les obligations et toutes les convenances sociales, et vous chercheriez encore à vous venger?... Mais, pour Dieu, de qui et de quoi? Cela serait méchant et qui plus est, inutile... Ayez une lueur de raison, à défaut d'humanité! Car enfin, qu'est-ce qui m'empêcherait de porter, en vous quittant, au parquet de Nevers, une plainte contre votre prétendu mari et contre vous?

—Oh! vous l'auriez déjà fait, si vous le pouviez! riposta Marguerite avec énergie. Mais vous avez été arrêté par l'un de ces deux motifs: ou le scandale de la dénonciation même vous effraie—et il y a de quoi!—ou les poursuites auxquelles vous êtes vous même exposé ne vous permettent plus d'espérer qu'en moi, pour vous sauver de la prison, de la cour d'assises, de l'échafaud peut-être!... Et peut-être même n'y échapperez-vous plus, mais vous ne seriez pas fâché de m'entraîner dans l'abîme avec vous! Ceci est clair comme le jour, monsieur Pottemain! Si je signe, à la date de ce jour, une pièce quelconque du nom de Pauline, je suis une femme perdue! Marguerite faussaire ou Pauline vivante! Il n'y a pas à sortir de là... Tenez! dans l'un comme dans l'autre cas, il vaut mieux Marguerite assassinée! Que vous importe, au point où vous en êtes, un crime de plus sur la conscience! Tuez-moi donc, monsieur le baron, tuez-moi, si vous êtes assez borné pour ne pas comprendre qu'en feignant de mourir, je vous ai rendu la liberté!

—Vous êtes un avocat de quelque talent, répondit le baron en souriant méchamment, et je regrette que nous n'ayons pu jamais nous accommoder ensemble! Vous m'auriez pu rendre parfois de vrais services! Mais, je vous le dis, je ne suis venu vous tendre aucun piège... Je suis venu chercher ici la tranquillité, la liberté, la vie... Si vous avez un moyen plus simple de me rendre tout cela en mettant à néant les papiers qui m'importunent, qui me gênent, qui me menacent... dites-le... ce moyen et je vous fais serment de l'employer!

—Je n'ai pas autant de génie que vous m'en prêtez, monsieur, mais je consens à entendre lecture de la pièce que vous m'apportiez... Voyons donc ce que vous me faisiez dire!

—A merveille! s'écria le Normand. Écoutez donc!

Et le baron Pottemain lut:

«Je soussignée, Pauline Marzet, baronne Pottemain, reconnais, déclare et certifie que, par le passé, ayant, dans un moment de folie et d'égarement, confié à un moine franciscain des pièces de nature à compromettre la sécurité de M. le baron Pottemain, mon époux, avec mission de déposer lesdites pièces entre les mains de la justice, je déteste cette action, la déclare artificieuse, mensongère, affirme sur l'honneur lesdites accusations de pure fantaisie et dénuées de tout fondement.