Elle ne saisit pas précisément le sens du compliment qu'il lui adressa, même elle y entrevit quelque chose d'ingénieux et de spirituel, débité sur le ton d'une simplicité presque bonhomme.
—Nous avons, dit Jacques, rencontré M. le curé qui venait de visiter ses malades, et nous l'avons forcé de se détourner de son chemin pour nous accompagner.
—Croyez, madame, fit le prêtre, que M. de Guermanton n'a pas eu beaucoup à insister.
—Dans tous les cas, déclara le baron, mon voisin a parfaitement fait. Nous avons, monsieur le curé, un compte très vieux à régler ensemble... Je suis bien en retard avec vous. Eh bien, tenez, j'entends profiter de l'occasion qui nous rassemble pour vous confier un grand intérêt et mériter votre faveur par un acte de vrai paroissien.
—Voyons donc, fit le prêtre.
—Il y a deux écueils dans la vie, poursuivit le baron, le mal qu'on fait sans le vouloir et le bien que l'on pourrait faire et que l'on ne fait pas. Depuis trop longtemps je me suis désintéressé de toutes choses. Je ne veux plus laisser languir ma propriété entre mes mains. L'abandon d'un élément de richesse est aussi funeste que l'avarice. Il vaudrait bien mieux que les bûcherons gagnassent leurs journées à tailler mes arbres que de les laisser oisifs ou occupés à piller mon bois vert avec mon bois mort. Tout souffre chez moi. Il faut y faire pénétrer l'activité, la chaleur, la lumière; mais seul, ajouta-t-il avec une nuance exquise de sentiment, qu'a-t-on le courage d'entreprendre?
—Je ne comprends pas où vous voulez en venir, fit le prêtre.
—C'est bien simple, fit le baron.
Il fit une pause, puis désignant Pauline par un sourire discret:
—Vous voyez, poursuivit-il, cette aimable jeune personne. J'ai arrêté le projet de lui offrir la suzeraineté de Bois-Peillot. Mais pour toutes sortes de causes, il pourrait bien advenir qu'elle la refusât. Mon extérieur n'est guère séduisant et, quant à mes qualités, je n'en ai vraiment pas grande idée. Avant de commencer ma cour, il faut que j'obtienne naturellement la permission de la faire. J'ai besoin d'un avocat. J'ai donc pensé à vous, mais comme vous ne devez guère m'aimer, je suis obligé de commencer par vous corrompre. Le mot est lâché! oui, mais comment s'y prendre pour corrompre un juge de votre sorte? Votre religion ne doit pas être aisée à surprendre. Moi, je ne pratique malheureusement point, comme on l'entend. Je ne suis donc point digne de votre intérêt. Et il me faut pourtant le mériter. Comment faire?