»—A quoi bon ces spectacles vils? murmurent quelques vieilles harpes éoliennes, quelques vieux cygnes déplumés.

»Qu'on les égorge, ceux-là! Ou mieux, qu'on les renvoie au Lac—et autres gondoles! Tous les spectacles sont élevés, s'ils donnent une bonne émotion d'art, la sensation poignante d'une vérité. Un genre noble alors, et un genre pas noble?... Si ce n'est pas à pleurer! Mais justement parce que je suis une assoiffée d'exactitude, une inassouvie de sincérité, et point du tout une amoureuse du trivial par goût de bassesse, je subis le choc en retour de cette théorie, une, sans exception, sans dérogation. Un mot brutal, dit par de certaines gens, un détail cru placé en de certains milieux, me choque autant, si ce n'est davantage, qu'une expression choisie en la bouche d'un voyou.»

Et enfin, pour terminer, un article de M. Léon Millot, de la Justice, où il développe les raisons qui ont pu déterminer la censure à interdire ma pièce. On ne dira pas que je ne fais pas la part belle à M. Larroumet.

Après l'exposé des démarches, il s'exprime ainsi:

»Nous ne saurions douter de la parole de M. Méténier, et entre ses affirmations catégoriques et les «renseignements» communiqués à un rédacteur du Figaro dans les bureaux de la rue de Valois, il n'y a pas lieu d'hésiter. Mais la question n'est pas là. Le fait saillant, celui qu'il nous importe de retenir, c'est l'interdiction prononcée contre la pièce de notre confrère. Edictée lorsque M. Fallières était ministre, elle est maintenue sous M. Bourgeois. Des ministres passent, mais les bureaux restent.

»Notez que M. Méténier avait demandé aux inspecteurs des Beaux-Arts de lui indiquer les modifications à faire. Il se déclarait prêt à les exécuter. Mais la censure avait oublié de tailler ses crayons rouges. Elle n'était pas en train de souligner et elle n'a dénoncé aucun passage particulièrement. Elle s'en est pris à la «contexture générale». La pièce de M. Méténier n'était pas conforme à son esthétique. Voilà où nous en sommes, après le décret du gouvernement du 4 septembre, qui a supprimé la censure. Il est vrai qu'elle avait déjà été abolie, il y a cent ans, sous la première République.

»Nous n'acceptons, nous l'avons dit, que la version de M. Méténier. Mais si nous tenions pour authentique celle des bureaux reproduite par le Figaro, il en résulterait que ce sont successivement la censure, M. Larroumet et M. Fallières, puis M. Bourgeois, qui ont été pour l'interdiction. Le comité d'examen, le directeur des Beaux-Arts et les ministres chargés du département de la littérature seraient d'accord pour mettre le veto sur une pièce que le théâtre de la Reine a pu jouer sans protestation en Belgique. Franchement, la version de M. Méténier vaut mieux. Nous aimons mieux croire, pour l'honneur de la République française, que ce sont les castrats légendaires de la commission d'examen qui ont mis leur veto sur En Famille. M. Larroumet, comme c'est le devoir de tout directeur qui se respecte, les a couverts et le ministre était tout disposé à laisser jouer la pièce de notre confrère. Mais pouvait-il donner un démenti solennel à M. Fallières, à la censure et à son directeur des Beaux-Arts? C'en était fait de la sacro-sainte tradition; il eût porté un coup mortel à la hiérarchie.

»Et voilà comment les bureaux ont toujours le dernier mot et comme quoi les ciseaux du comité d'examen sont plus puissants que les bonnes dispositions des ministres. Est-ce que la Chambre, qui est en train de discuter le budget, ne va pas enfin faire l'économie de la censure?»

A part le rôle qu'il prête un peu injustement aux quatre censeurs, M. Millot est dans le vrai. Son article, très sensé, ne fait-il pas ressortir complètement la morale de cette affaire?

La conclusion n'est guère consolante. On a beau changer de gouvernement, les ministres passent et les bureaux restent, et nous sommes toujours destinés à être tracassés bêtement, nous, les inoffensifs, qui ne gênons en rien la liberté des autres, tant qu'un nouvel Hercule ne montera pas au pouvoir et ne nettoiera pas une bonne fois pour toutes ces nouvelles écuries d'Augias.