Je ne me sens pas la force d'en vouloir à ces pauvres parias d'une société marâtre, parce qu'ils restent, voués de par leur origine et leur éducation, à une existence que les moralistes qualifient d'inavouable!
De quel droit, inavouable? Donnez-leur le moyen de vivre autrement.
Je les plaignais; depuis que je les ai vus, que j'ai vécu au milieu d'eux, je les excuse et je n'éprouve plus pour eux qu'une immense pitié... Je les aime même!
Il est de par le monde pas mal de bourgeois qui feraient pire, s'ils étaient à leur place.
Eux, la société les traite en ennemis; ils lui rendent la pareille, et à l'heure où ils commettent un crime, ils croient se défendre... simplement, et ils sont sincères.
Vous jugez, mesdames et messieurs, quelle abondante récolte de notes, de documents, d'observations, j'ai pu faire, d'autant plus que, intéressé au suprême degré par ces mœurs qui n'ont jamais été vues de si près je ne me contentais pas des occasions que me fournissaient mes fonctions.
Après avoir vu tout ce qu'il m'était possible de voir en tant que secrétaire, après avoir assisté à toutes les expéditions qui sont du ressort de la police et qui sont toujours si pleines d'imprévu et de pittoresque, arrestations, rafles, constatations d'adultères, réveil des condamnés à mort dans leurs cellules, après avoir constaté toutes les variétés de crimes, depuis le meurtre passionnel jusqu'à l'assassinat, toutes les variétés de suicides, dans les conditions et les circonstances les plus invraisemblables, j'ai voulu vivre par moi-même de la vie de ces êtres si curieux et si intéressants.
J'ai fréquenté pour mon plaisir et mon instruction personnelle tous les lieux où l'on coudoie le peuple, depuis l'assommoir bien fréquenté où l'ouvrier godailleur vient boire sa paie le samedi, jusqu'à l'arrière-salle enfumée et à double issue des mastroquets louches où les escarpes se partagent leur butin, à l'abri de tout regard indiscret.
Partout, je rencontrais des figures de connaissance et jamais, je dois le dire, je n'ai été l'objet même d'une menace. On savait que j'étais là, non par métier, mais par plaisir. Loin de se défier de moi, on profitait de ma présence pour me consulter, me demander conseil.