Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...
—Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le repoussa doucement.
—Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!
—Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?
—Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets, peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...
—J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux fixés dans les yeux de sa maîtresse...
—Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que j'hésite...
—Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux de Louise Tabary.
—Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!... A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant... veux-tu encore de moi?
Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une leçon apprise.